Le centralisme audiovisuel en France

 

Dans son édition du mercredi 22 septembre, Ouest-France se faisait l’écho en page Bretagne des déboires de l’audiovisuel régional face à l’ “hypercentralisation” française du secteur. L’annonce d’un début de collaboration entre les trois télés locales bretonnes Ty télé, TV Rennes 35, et Tébéo, n’était pas le plus intéressant dans l’article de Jean-Laurent Bras qui reprenait des extraits d’un document qui mérite le détour, Le centralisme audiovisuel en France, édité par “Films en Bretagne”, organisme regroupant les professionnels du secteur en Bretagne.


 L’article de Ouest-France

 

La tonalité de l’article de Jean-Laurent Bras est étonnamment critique envers le sacro-saint centralisme français. Mais la lecture du document de 37 pages, Le centralisme audiovisuel en France, surpasse mes attentes et pousse la critique du centralisme, audiovisuel mais  pas seulement, à un niveau qui ne pouvait que me réjouir. A vous d’en juger.

 

L’éditorial plante le  décor : 

Notre secteur d’activité reste un des plus centralisés. 80 % de la production audiovisuelle, plus de 90 % de la production cinématographique, tous les centres de décision, l’ensemble des directions des télés nationales et des institutions de tutelles, (CNC, INA…) restent solidement implantés sur quelques hectares de macadam parisien.

et pointe du doigt cette évidence qu’est le centralisme :

Le centralisme en France reste un sujet sensible, certains diront tabou. Un peu comme un nez (trop grand) au milieu du visage. Une évidence avec laquelle on vit tous les jours, mais dont on évite de parler. Plusieurs de nos interlocuteurs ont souhaité garder l’anonymat au prétexte de ne pas vouloir se « griller », se mettre mal avec « leur Direction ».

 

Un petit apparté révèle ce que cache l’expression “monter à Paris” :

intraduisible en allemand, en espagnol ou en anglais. Personne ne dit « to go up to London ». Monter à Paris ne signifie pas seulement « aller à Paris » mais sous-entend une ascension sociale. Cela résonne avec « monter en grade », « monter sur le trône », « monter dans l’échelle sociale ».

Ainsi que  l’expression “la province” : 

tournure typiquement française. Pas le mot lui-même, qui existe dans toutes les langues, mais l’article qui l’accompagne. Ce petit LA au singulier est très singulier. Jusqu’au XVIIe, on disait « les provinces » pour désigner les différents pays de France. Avec la centralisation monarchique de Louis XIV, le mot se met à prendre un singulier qui désigne l’ensemble du pays à l’exclusion de la capitale. Pour un géographe, le terme la province désigne un territoire étrange. On ne peut le fonder sur aucune réalité géographique, culturelle ou historique, rien dont on pourrait décrire les caractéristiques. Ce territoire n’existe que par rapport à Paris. La province ne désigne pas un espace mais plutôt la perception d’un éloignement, d’une carence, d’une faiblesse structurelle, explique Gérard-François Dumont.

 

Un article de Jean-François Dumont (géographe et professeur à la Sorbonne), intitulé  “La régionalisation à la française : une déconcentration centralisée”, traite à merveille de cette spécificité culturelle française qui asphyxie tout ce qui se situe au-delà du périphérique parisien. Morceaux choisis : 

L’acte II de la décentralisation, celle de Jean-Pierre Raffarin en 2002, se présentait comme l’achèvement de la régionalisation, notamment par la révision constitutionnelle proclamant la nature décentralisée de la France. ça, c’est la théorie. En pratique, c’est un échec : il s’agit davantage d’une déconcentration centralisée que d’une véritable décentralisation.

Les régions françaises disposent de peu d’autonomie, notamment financière, par rapport aux autres régions européennes.

Elles [les raisons du centralisme]  sont liées à notre histoire, au poids des habitudes. La formation des hauts-fonctionnaires s’opère sur des schémas très pyramidaux. L’ENA en est un bon symbole. Les comportements restent jacobins. Il faut y ajouter l’absence de volontarisme politique sur le sujet. Les hommes politiques sont toujours très absorbés par leurs ambitions nationales.

Actuellement, aucun courant politique ne porte vraiment cette idée là [de régionalisation poussée], seulement des individus, plutôt de centregauche ou de centre-droit. Personne n’en parle plus. Dans la période actuelle, il y a une chape de plomb idéologique jacobine.

Les élus raisonnent encore trop souvent de manière jacobine. Ce qui est parfois pratique. Pour un président de conseil régional, tout ce qui va bien c’est grâce à lui ; tout ce qui va mal, c’est la faute à l’Etat jacobin !

Les mentalités n’ont pas changé alors que c’est dépassé, ringard. On n’a pas encore compris qu’on est en Europe, que le monde est ouvert, qu’on perd du temps en passant par Paris.

Que cela soit au niveau des Drac, des scènes nationales de théâtre ou des France 3 région, le problème est que les directeurs sont toujours nommés par Paris. Comment parler de décentralisation tant qu’il en est ainsi ? Tant que ces directeurs chercheront d’abord à ne pas déplaire à leur tutelle parisienne ?

 

S’en suivent nombre de  témoignages de professionnels de l’audiovisuel, en Bretagne où dans d’autres régions, qui pointent tous la difficulté, voire l’impossibilité de travailler en dehors de Paris.

 

Le témoignage d’un dirigeant de France 3 tenant à garder l’anonymat est instructive :

N’imaginez pas qu’il y ait un complot idéologique jacobin. C’est plutôt une absence de pensée qui fait le centralisme. On suit la pente naturelle du tropisme parisien. On se voit, on se fréquente, on se place.

 France 3, “la chaîne des régions”, en prend aussi pour son grade, dans un article qui prend position en faveur d’ une évolution à la britannique (c’est-à-dire quatre ou cinq chaînes régionales de plein exercice affiliées à la BBC) :

Faussement présentée comme chaîne des régions (moins de 10 % de son temps d’antenne !), régulièrement menacée de recueillir les obligations de service public du groupe (émissions religieuses, programmes vieillis mais au public fidèle type Des chiffres et des lettres), maltraitée en raison de l’arrogance de sa consoeur (le Canard Enchaîné a raconté comment la rédactrice en chef de France 2 a puni un leader politique, en supprimant son intervention, pour avoir choisi de témoigner d’abord sur le plateau de France 3 !), lestée comptablement de coûts qui reviennent, en réalité, à la programmation du groupe (France 3 gère des Unités régionales de production, qui n’ont de régionales que leur implantation puisque, par exemple, elles servent à « couvrir » tous les événements sportifs d’importance comme Roland-Garros ou le Tour de France…) On a une bonne idée du problème de la chaîne dite des régions lorsque l’on sait que lors des dernières élections municipales, les antennes régionales ont dû diffuser leurs plateaux et analyses des résultats sur Internet, puisque le réseau hertzien et TNT diffusait le plateau national qui était lui-même, ou tant s’en faut, en concurrence frontale avec celui de France 2…

 

Et tout ça n’est qu’un bref aperçu d’un document qui se révèle être une charge très sévère contre l’organisation hypercentralisée de la France.  L’ensemble du document est à télécharger à cette adresse :

 

Le centralisme audiovisuel en France

 

Bravo à “Films en Bretagne” pour cette prise de position  argumentée et pleine de bon sens.

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4 responses to “Le centralisme audiovisuel en France

  • Yann

    D’ar Brezhoneg eo gouestlet ar skourr-mañ eus Nireblog.
    Pa vez koumanantet un den d’e liamm rss hollek e vez gortozet hor yezh gantañ. Melloù pennadoù e galleg ne vezont ket.

  • paotr garz

    Ha penaos ‘rez pa ‘impliez div yezh war da vlog paotr paour ?

  • Michael

    Te, Paotrgarz zo ar paotr paour.
    N’eo ket ezhomm dismegañsiñ Yann: ar reizh zo gantañ. Evit ar brezhoneg eo ar blog-mañ. Pagennoù divyezhek zo amañ ivez, gant ar brezhoneg ar gentañ. ( ” house ha laurie “, h.a. ). Blogennoù-all a-leizh zo war ar rouedadeg evit danvez Breizh [ e Breizh pe e Bro-C’hall ), ha broioù bihan all. Te-unan Paotrgarz a skrive e Brezhoneg pe divyezhek a-wechoù: gant ” Doujañs d’hom anvioù-lec’h ” ha ” Stalioù bras ha gourmarc’hadoù… ” h.a. Perak ket bepred? Ha perak ivez an anv e galleg ” indépendance ou soumission “?
    Na addisplegit ket mar plij war va yezh: mard eo fazioù e brezhoneg amañ: me zo un hanter-Saoz / hanter-Breizad o teskiñ.

  • paotr garz

    ‘Meus ket ‘met ur vuhez, ha n’houllan ket tremen eurvezhioù o lâret ar memestra e div yezh evit ober plijadur da dud ‘zo. Ober ‘ran pe gant an eil, pe gant eben, met ‘dal ket boan goul’ genin treiñ tout ar pennadoù.
    Lâr ‘rit eo evit ar brezhoneg ar blog-mañ. Mat. N’eo ket bet lâret din gwezh ebet eo divennet ober gant ur yezh all. Pa ‘mo c’hoant da skrivañ en saozneg, gallaoueg, alamaneg pe euskareg (yezhoù ‘h anvean mat pe tamm bihan) vo divennet din ivez ?
    Derc’h da deskiñ brezhoneg, dont a ra mat a-walc’h genit.

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