Gwadloup : La France généreuse dans toute sa splendeur

Evit derc’hel gant ar Gwadloup ha kolonioù all Bro-C’hall e lakean amañ-dindan un destenn ‘ma bet skrivet diwarne daou vloaz ‘zo evit Klask Ha Distruj 2.

Pour continuer sur la même thématique je publie ci-dessous un texte que j’avais écrit pour Klask Ha Distruj 2 il y a deux ans à propos de la Guadeloupe et des autres colonies françaises, actuellement dénommées “territoires d’Outre-mer”.


 

Crise en Guadeloupe :

La France généreuse dans toute sa splendeur

 

 

En ce début d’année 2009, c’est chaud-chaud dans les Antilles françaises ! La Guyane avait initié un bref mais intense mouvement de protestation contre la cherté des carburants en fin d’année dernière. La Guadeloupe, suivie de près par la Martinique, l’a imité et lancé une grève générale qui a bloqué l’île pendant un mois et demi. Dans l’océan Indien, La Réunion semble connaître à son tour les soubresauts des préparatifs à la grève générale… Mais que se passe-t-il donc dans les petits paradis tropicaux de la Patrie-des-Droits-de-l’Homme ?

 

L’exemple de la Guadeloupe est instructif à plus d’un titre sur le mal-être des « populations françaises de l’Outre-mer », mal-être qu’il serait bien réducteur de n’attribuer qu’à la seule question du pouvoir d’achat.

La fronde y est menée par le désormais fameux LKP (Lyannaj Kont Pwofitasyon, « Union contre l’exploitation outrancière » en créole), dont les revendications sont d’ordre économique et portent principalement sur une revalorisation de 200€ des bas salaires et une baisse du prix des produits de première nécessité. Ce collectif comporte 49 organisations syndicales et associatives, et a connu dès le début du mouvement une formidable assise populaire. En témoigne le succès des manifestations (65 000 personnes à Pointe-à-Pitre le vendredi 30 janvier, pour une population totale de 400 000 habitants) et l’ampleur du blocage de l’île. En témoigne également la panique des autorités locales, préfet en tête, et les tergiversations du gouvernement français sur les réponses à donner à la crise.

Au-delà de la cherté invraisemblable de la vie (4€50 la brosse à dent, contre 1€ en métropole…), c’est plus globalement l’exploitation post-coloniale de la Guadeloupe qui est ciblée par la révolte. La situation socio-économique de l’île joue pour beaucoup dans le mécontentement : en grande partie sinistrée (22,7% de chomeurs et un taux de pauvreté très important), l’économie est contrôlée par une dizaine de familles békés, des créoles blancs descendants d’esclavagistes. Les  deux secteurs à porter la Guadeloupe sont le commerce (avec la métropole) et le tourisme. Quant aux structures sociales héritées du colonialisme, elles n’ont jamais été fondamentalement remises en cause.

Cette situation est d’autant plus inacceptable pour les Guadeloupéens que leur histoire se résume à plusieurs siècles de souffrances sous le joug colonial français. Entre l’arrivée des premiers colons en 1635 et l’abolition de l’esclavage en 1848 (grâce à Schoelcher), plusieurs millions d’individus, d’Afrique pour la plupart, seront victimes de la traite négrière puis de l’esclavage dans les plantations de canne à sucre. Celles-ci feront la richesse des Antilles, et représenteront de conséquents bénéfices pour la France qui s’était arrogé le monopole du commerce avec ses colonies, contribuant ainsi à les installer dans une dépendance vis-à-vis de la métropole dont elles ne sont jamais réellement sorties.

Quand la 2e République abolit l’esclavage en 1848, elle maintient les fondations de la société coloniale pour éviter que les Antilles ne deviennent autosuffisantes (monoculture sucrière, monopole de la métropole sur les relations commerciales), les anciens esclaves étant simplement remplacés par de nouveaux, des « contractuels » venus d’Inde ou d’Afrique. L’affranchissement conquis se révèle bien illusoire dans un contexte de progression du sous-développement (les taux de participation aux élections s’effondrent de 70% à 11% entre 1848 et 1871 ; le taux de scolarisation des enfants de 6 à 10 ans est de 14% à la fin du XIXe siècle).

Après le culte de Schoelcher et en même temps que le refoulement du passé colonial et esclavagiste, après les vibrants appels à la réconciliation et à l’amour de la République, la départementalisation de 1946 apparaît comme l’acte de générosité suprême d’une France émancipatrice prête à transformer les descendants d’esclaves en citoyens français. Sauf que la situation socio-économique est toujours aussi dramatique. Les événements tragiques s’enchaînent alors, faisant écho à l’insurrection réprimée de 1802 contre le rétablissement de l’esclavagisme par Napoléon : 1952, répression par les CRS d’une grève dans le secteur sucrier, 4 morts et 14 blessés ; 1967, intervention de la police lors d’émeutes après une grève dans le bâtiment, officiellement 7 morts (la vérité tournerait autour de 87) ; 1971, violentes échauffourées après trois mois de grève générale. Ceci fit dire la même année à un Aimé Césaire désabusé que « le nouveau système est devenu encore plus colonialiste que l’ancien ».

Les blessures de l’histoire sont évidemment encore bien présentes. Que le LKP brandisse régulièrement les dates des massacres de 1802 et 1967 en témoigne. La dimension politique du mouvement guadeloupéen actuel, bien que sous-jacente, est donc indéniable. C’est le slogan même du mouvement qui exprime cette volonté de se réapproprier son avenir avec, ou sans cet Etat paternaliste, et de renverser cette société inégalitaire que la France a complaisamment laissé perdurer : « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo ». L’indépendantisme, sans être affiché, n’est jamais très loin. Pas forcément étonnant quand on sait que l’UGTG (Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe), qui est à l’initiative du collectif LKP, est un syndicat indépendantiste (majoritaire lors des dernières prud’hommales avec 52% des voix).

A cette dimension politique vient s’ajouter une nette dimension culturelle. La langue créole est omniprésente, que ce soit dans les concerts de soutien (les musiciens guadeloupéens sont très engagés dans la grève), dans les manifestations, dans les meetings… jusqu’aux prises de parole et interviews des dirigeants du LKP. La langue de la puissance coloniale, comme dans les luttes de décolonisation, est volontairement abandonnée au profit de la langue du peuple. Cette mise en valeur de la culture, de la langue créole, de l’identité guadeloupéenne, répond logiquement à cette volonté populaire d’affirmer et de revendiquer une dignité en tant qu’Antillais et Guadeloupéens.

On voit bien par conséquent que le mouvement mené par le LKP dépasse largement la seule question du pouvoir d’achat et de la vie chère. C’est un cri de rage, aux accents parfois haineux, qu’adresse le peuple guadeloupéen à cette société postcoloniale injuste et sclérosée, dirigée par une caste de blancs qui détient le pouvoir politique et économique avec l’approbation de l’Etat.

Les tensions qui traversent la société guadeloupéenne ne lui sont pas particulières. Les autres départements d’Outre-mer (Guyane, Martinique, Réunion), ces confettis d’empire, connaissent peu ou prou la même situation postcoloniale inique. La contagion du mouvement de grève générale était donc parfaitement prévisible dans ces territoires à l’économie sinistrée, aux taux de chômage galopants et au coût de la vie sidérant. L’Etat paternaliste, qui n’hésite pas à l’occasion à se faire répressif (cf la répression violente, et constante, que subit le mouvement kanak en Nouvelle-Calédonie depuis 30 ans), est incapable de prendre la mesure du mal-être dans cette France d’Outre-mer qui ne représente pour lui qu’industrie touristique (c’est bien pratique pour les métropolitains de pouvoir partir en vacances sous les Tropiques tout en restant sur le sol français), gisement de réserves naturelles (qu’on pense aux riches mines de nickel de la Nouvelle-Calédonie), base de lancement de fusées (Kourou en Guyane), extension de son espace maritime et terrain d’essai pour les bombes nucléaires made in France (Mururoa, comme avant le Sahara à la grande époque où l’Algérie était divisée en départements).

Un petit retour sur quelques « bienfaits » de la colonisation (que jules Ferry appela la « mission civilisatrice de la France»), largement oubliés par l’historiographie officielle, permet de véritablement se rendre compte de la grandeur des idéaux de la Patrie-des-Droits-de-l’Homme (on rappellera qu’on a failli avoir droit à un article clamant « le rôle positif de la présence française outre-mer » dans la promulgation d’une loi mémorielle en 2005). Ainsi du 8 mai 1945 (jour qui marque la fin de la deuxième guerre mondiale !) au 20 mai, l’armée française réprime dans le sang une insurrection à Sétif en Algérie et fait plusieurs milliers de morts. Deux ans plus tard à Madagascar, en 1947, l’armée se déchaîne une nouvelle fois face à un soulèment nationaliste malgache : le bilan est là également de plusieurs millers de victimes. Pour clore la liste de ces massacres oubliés, faits au nom de la grandeur de la France et de son indivisibilité, on peut mentionner la brutale répression de l’insurrection nationaliste au Cameroun en 1955. Ceci sans même compter les guerres de décolonisation en Indochine et en Algérie.

 

Ce glorieux bilan montre bien comment l’Etat français s’asseoit sur les Droits de l’Homme dès que ses intérêts sont en jeux. Plus globalement, il témoigne avec éclat du mépris historique que cette France, incarnant la civilisation, et aussi généreuse qu’elle puisse paraître, a nourri envers les populations indigènes colonisées. La Guadeloupe et les autres DOM à sa suite, dans leurs soulèvements respectifs à l’autorité de l’Etat, nous indiquent aujourd’hui la marche à suivre pour traiter avec lui : la grève générale et la lutte collective d’émancipation.

 

sources :

– dossier « Les massacres oubliés de la colonisation », L’histoire, mars 2007

– article « France-Antilles : quatre siècles d’incompréhension », Le Monde, vendredi 20 février 2009

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