Berlin-Vichy-Bretagne

Ces jours derniers a été diffusé sur France 3  un documentaire historique, “Berlin-Vichy-Bretagne”, traitant de la collaboration d’une partie du mouvement breton pendant la deuxième guerre mondiale. Je n’ai pas eu le temps de le voir, et me contenterai du compte-rendu qu’en fait Fañch Broudig sur son blog. Le résultat semble en tout cas très convenable et sérieux, en témoigne le fait que les historiens soient mis largement à contribution.

 

Le documentaire commence par évoquer les “connexions qui s’établissent dès le milieu des années 30 entre militants bretons voulant faire la nique à la France d’une part et celtisants allemands au service du Reich d’autre part” ( Broudig). La période de l’occupation est ensuite abordée pour mettre en exergue l’enjeu stratégique que représentait la Bretagne, et particulièrement le mouvement dit “autonomiste”. L’occupant nazi, dans le but de maintenir la pression sur le pouvoir vichyste, instrumentalise les Bretons et leur octroie diverses mesures, “comme la création d’émissions en langue bretonne (sans que soit cependant signalé que la station de Rennes-Bretagne n’est qu’un décrochage de Radio-Paris) ou la création de l’Institut Celtique (qui, sous la présidence de Roparz Hemon, a tout d’un gouvernement en gestation)” (Broudig).

 

La France vichyste est contrainte à la surenchère, et “se lance dans une politique régionaliste qui n’est quand même pas aussi hardie que l’affirme le film, mais qui lui permet de reprendre la main avec la création d’une région Bretagne à 4 départements (qui ne suscite d’ailleurs pas de réactions particulières de la part du mouvement breton de l’époque) et celle du Comité Consultatif de Bretagne (dont on ne dit pas que l’idée en a été soufflée au Préfet Quénette par Yann Fouéré)”. La majeure partie de l’Emzao, lui, se compromet avec l’occupant, Broudig constatant que le film accrédite l’idée que “le mouvement politique et le mouvement linguistique aussi ont été très largement collaborationnistes”. Voilà pour le documentaire.

 

Quelques réflexions :

– Cette idée de mouvement breton largement collaborationniste ne présente rien de bien étonnant, étant entendu que l’on doit considérer le poids prépondérant du PNB (Parti National Breton, favorable à l’occupant) pendant la guerre, et la quasi dissolution des organisations plus modérées, leurs militants rejoignant pour partie la résistance (cf Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne, l’hermine et la croix gammée). Sur le plan linguistique, le courant emmené par Roparz Hemon est lui aussi très dynamique et profite de l’inactivité des militants et d’organisations de gauche comme Ar Falz. L’Emzao structuré se résume alors au PNB et au courant littéraire Gwalarn, tous deux majoritairement favorables à l’occupant.

 

– On ne condamnera jamais assez les errements injustifiables de ce mouvement breton organisé. Cette collaboration a eu un retentissement considérable dans les années d’après-guerre, et a durablement éclaboussé toute revendication bretonne, qu’elle soit d’ordre politique, linguistique ou culturel. L’indignation publique face à cette compromission désastreuse avec les nazis a été légitime, mais on se doute bien que les autorités françaises l’ont savamment exploitée pour tenter de jeter une opprobre définitive sur tous ceux qui, à l’avenir, défendraient la Bretagne, a un niveau ou à autre.

 

– Cette collaboration fut in fine du pain béni pour la République qui, tout en minimisant sa propre compromission, voyait ainsi neutralisée toute idée de séparatisme pour des décennies. La grille de lecture jacobine offrait une analyse imparable de la situation : le régionalisme, avec ses variantes autonomiste et séparatiste, est d’essence réactionnaire, en témoigne son adhésion franche à l’idéologie nazie, et représente en conséquence une menace pour la République, incarnation du Progrès humain. D’ailleurs, il est piquant de constater qu’en 2011, l’analyse est restée la même, l’Europe ultra-libérale a juste pris la place de Hitler dans l’instrumentalisation du fait régional et la fragilisation des Etats-nations, garants du progrès social (cf la phraséologie du courant jacobin de gauche : PS, PCF, Mélanchon, Chevènement, POI, Libre-pensée, etc). Cette permanence idéologique n’a rien de bien étonnant en fait étant donné qu’on a là des gens qui vouent un culte à une idéologie fossilisée depuis 200 ans.

 

 – Cette lecture républicaine de la collaboration bretonne a cela de commode qu’elle offre une explication toute naturelle à l’égarement du nationalisme breton : l’Emzao, par sa nature réactionnaire, ne pouvait que collaborer avec l’occupant nazi. Cela permet d’éluder toutes sortes de questions, et ainsi d’éviter une réelle compréhension des motifs qui, dans leur complexité, ont poussé une majorité de militants vers la collaboration. L’Etat français se voit dédouané de toute responsabilité, alors qu’au contraire, la collaboration importante des nationalistes bretons de l’époque ne peut se comprendre sans le contexte de négation dans lequel la France maintient la Bretagne. C’est la conclusion à laquelle arrivait également l’historien Michel Denis (Bretagne et identités régionales pendant la seconde guerre mondiale, p166) :

 

Pour ma part je souhaiterais toutefois que, pour avancer dans une réflexion utile au XXIe siècle, on transforme désormais la question habituelle – qu’est-ce que l’Emsav des années 1930-40 a vraiment fait de mal ? – en une autre plus vaste, la seule qui vaille : pourquoi et comment une incompréhension si profonde s’est-elle développée entre une minorité militante et la majorité de la population ? Cela implique qu’on cesse d’isoler le mouvement breton de son contraire, la montée rapide et éventuellement choquante de la francisation, qu’on le mette en relation avec la déstructuration brutale de la société traditionnelle, qu’on prenne aussi en compte ce qu’étaient alors les limites de la conscience démocratique en Bretagne et les faiblesses du débat public.

 

 


Advertisements

Lezel ur respont

Fill in your details below or click an icon to log in:

Logo WordPress.com

Emaoc'h oc'h ober un evezhiadenn gant ho kont WordPress.com Log Out / Kemmañ )

Skeudenn Twitter

Emaoc'h oc'h ober un evezhiadenn gant ho kont Twitter Log Out / Kemmañ )

Luc'hskeudenn Facebook

Emaoc'h oc'h ober un evezhiadenn gant ho kont Facebook Log Out / Kemmañ )

Google+ photo

Emaoc'h oc'h ober un evezhiadenn gant ho kont Google+ Log Out / Kemmañ )

War gevreañ ouzh %s

%d bloggers like this: