Education nationale, diversité, égalité des chances (partie 3)

« Le système élitiste, sélectif, profondément inégalitaire et hypercentralisé, qui existait après-guerre, laissa la place progressivement, à partir de la fin des années 1960, à une école entièrement nouvelle, fondée sur des valeurs d’équité, de respect des différences et d’autonomie. »[i]

 

3/ Le contre-exemple finlandais

 

Depuis que les systèmes éducatifs des pays de l’OCDE sont évalués au travers des études comparatives PISA, la Finlande n’a cessé d’occuper la première place. C’était le cas en 2000, en 2003, et plus encore en 2006 où les élèves finlandais évalués ont terminé, sur 57 pays, 1er en culture scientifique (France 25e), 1er en mathématique (France 23e), et 2ème en compréhension de l’écrit (France 24e). Cette efficacité qui ne se dément pas d’étude en étude amène unanimement les experts en éducation à considérer le système éducatif finlandais comme le meilleur du monde. Les résultats bruts sont brillants, mais la réussite est aussi présente en termes de réduction de l’échec scolaire, de lutte contre les déterminismes socio-économiques, de conciliation de l’autonomie et de l’équité. Un certain nombre de traits caractéristiques suscitent ainsi l’admiration internationale : une proportion plus élevée qu’ailleurs d’élèves atteignant un très bon niveau ; une disparité de performances entre élèves beaucoup moins grande que dans tous les autres pays ; une très faible proportion d’élèves situés dans le bas de l’échelle ; une très faible variation des résultats entre établissements ; une exceptionnelle capacité à corriger les effets des inégalités sociales.

 

Cette réussite indéniable, et c’est aussi ce qui frappe les observateurs, se réalise dans un cadre éducatif où tous, enseignants, personnels et élèves, se montrent épanouis. Les relations que les professeurs entretiennent avec les élèves sont chaleureuses et détendues, et tous partagent une même fierté et un même enchantement pour leur école. Ce véritable miracle est le fruit d’un processus continu, cohérent et global de réformes que l’Etat finlandais a mis en œuvre à partir de la fin des années 1960. A cette époque avait été décidée une rupture radicale avec le système inégalitaire et élitiste que les Finlandais copiaient jusqu’alors sur les Allemands. Malgré les intérêts catégoriels, les résistances idéologiques et les pesanteurs administratives, une nouvelle école a ainsi vu le jour et emporté l’adhésion enthousiaste de tout un pays.

 

L’égalité des chances s’y conçoit comme une offre éducative la plus équitable possible sur tout le territoire. Ce qu’on peut résumer en une école de qualité pour tous, au plus près, au même haut niveau d’enseignement, quelles que soient la situation géographique et les différences de langues, de milieu social ou de sexe. Si le système éducatif français et son service public uniforme semblent tendre vers le même objectif, un examen attentif dévoile le fossé qui sépare deux philosophies opposées de l’éducation. Quand la France voue une obsession à l’égalité, et s’en retrouve très éloignée dans les faits, la Finlande choisit elle la voie de l’équité et est louée internationalement pour sa réussite.

 

Le volontarisme finlandais est exemplaire de cette démarche de réduction des inégalités sociales. La gratuité de l’éducation y est un principe absolu et témoigne de cette volonté de compenser les disparités des situations familiales (cantine, livres et matériel scolaire sont gratuits). De plus, la mise en place d’une école fondamentale unifiée de 7 à 16 ans, dans des établissements uniques  présentant un continuum primaire-secondaire, permet d’abolir toute forme de sélection et de filière, voire de redoublement. Cette école fondamentale, au centre du dispositif éducatif finlandais, fait l’objet d’un effort budgétaire très important car elle est la garante d’une accession de tous les élèves à un bon niveau. La dépense par élève était en 2004 de 4500€ pour le primaire (4098€ en France) et de 7192€ (6320€ en France) pour le premier cycle du secondaire, équivalent de notre collège. De son côté, la France fait porter son effort financier sur le lycée (7970€, contre 5286€ en Finlande), et affiche ainsi plus nettement le caractère élitiste de son système éducatif. Plus globalement, la dépense par élève est modérée en Finlande (inférieure à celle de la France). Elle s’explique par l’absence de vie scolaire et de corps d’inspection, par le poids beaucoup moins lourd de l’administration centrale et régionale, et par la quasi-absence de redoublement. La Finlande prouve de cette façon que la clé du succès ne réside pas fondamentalement dans une augmentation massive des dépenses d’éducation.

 

Elle se différencie à nouveau de la France par sa philosophie éducative. Celle-ci relève d’une conception holistique de l’éducation (l’élève est un tout, et pas seulement un apprenant), et privilégie le développement harmonieux de l’élève dans sa globalité existentielle. C’est ainsi que tout est mis en œuvre pour créer un environnement d’apprentissage sécurisant, sans stress, chaleureux et accueillant, afin de favoriser l’épanouissement des élèves. Ceux-ci sont mis en condition de développer une saine estime d’eux-mêmes, par l’absence de notes et de contrôles jusqu’à 12 ans, mais aussi par la suppression de toute sélection jusqu’à la fin de l’école fondamentale à 16 ans. Tout est fait pour éviter la sélection par l’échec, qui gangrène si fortement aujourd’hui le système français. L’enfant est véritablement mis au cœur du système éducatif finlandais, et le respect de son développement est un principe essentiel pour les professeurs. La sérénité est générale, et les relations de proximité et de confiance entre élèves et enseignants sont frappantes pour l’observateur extérieur.

 

L’école finlandaise assume ainsi pleinement une mission éducative que l’école française tend à négliger au profit de la seule transmission de connaissances et de compétences utiles à l’insertion dans la vie professionnelle. L’ambition finlandaise est bien plus large, et s’attelle à la tâche de favoriser l’épanouissement de la personnalité de l’enfant et son intégration harmonieuse dans une vie relationnelle riche. La transmission de valeurs morales et humanistes fait partie de cette logique. De même, une approche constructiviste de l’apprentissage permet de rendre l’enfant acteur dans l’acquisition de savoirs et de compétences. Cette pédagogie active promue par le système finlandais favorise les intéractions entre élèves et agit positivement sur leur motivation.

 

Le volume horaire est loin d’être assomant pour l’élève finlandais (entre 7 et 14 ans, l’écolier français reçoit 2000 heures de cours de plus), et son temps de travail hebdomadaire à la maison est parmi les plus faibles de l’OCDE. Contrairement à la France, l’élève n’est pas accablé de travail pour le faire progresser. Les effectifs, eux, dépassent rarement 25 élèves par classes, ce qui est bien inférieur à une moyenne française en constante augmentation. Globalement, le taux d’encadrement est élevé, de même que le nombre de conseillers d’orientation très supérieur à la France. La prise en charge de la difficulté scolaire est une priorité pour le système finlandais, qui y consacre beaucoup de moyens (1 professeur spécialisé pour 100 élèves en moyenne). En effet, égalité des chances signifie là-bas accorder aux enfant ayant des besoins éducatifs spéciaux toutes les aides spécifiques. Concrètement, presque 1/3 des élèves reçoit des aides spécifiques (soit 10 fois plus qu’en France), la plupart d’entre-eux en intégration dans les classes. Les évaluations internationales ont montré la grande efficacité de cette généralisation massive de dispositifs ciblés et temporaires, que la France tente de copier mais sans se donner les moyens nécessaires.

 

L’ouverture de l’école finlandaise sur la diversité culturelle des élèves est proprement remarquable. En Finlande, il existe trois minorités linguistiques : lapone, suédoise et rom (environ 10 000 personnes pour cette dernière). Ces communautés bénéficient toutes trois d’un droit égal à un enseignement dans la langue maternelle. Un amendement de 1999 du Basic Education Act stipule même qu’une partie de l’enseignement peut être donnée aux enfants de ces minorités dans une langue autre que la langue maternelle, à condition que cela ne risque pas d’entraver leur capacité à suivre l’enseignement. Cette volonté de proposer aux enfants issus de minorités un enseignement en langue maternelle est significative d’un véritable respect des élèves dans leur diversité, à des années-lumières du système français.

 

Quant aux enfants issus de l’immigration, l’école finlandaise leur témoigne une reconnaissance semblable. Des structures d’accueil spécifiques combinent un apprentissage intensif du finnois et un enseignement de la langue et de la culture d’origine. Dans la capitale Helsinki par exemple, plus de 40 langues sont enseignées par des maîtres itinérants formés par la municipalité parmi les locuteurs natifs. Dans le même ordre d’idée, il suffit de trois élèves d’une même religion pour qu’une intruction religieuse leur soit prévue. On le voit, le système finlandais a le souci de valoriser la différence, de permettre une intégration réussie en ne coupant pas les enfants de leurs racines. A l’opposé de l’assimilitation forcée à la française, la Finlande propose une acculturation en douceur, en faisant preuve d’un respect et d’une tolérance extrême envers les différences des élèves. Les résultats sont remarquables, avec une cohabitation harmonieuse et des crispations identitaires presque totalement absentes.

 

Bien loin d’un système hyper-centralisé à la française, l’école finlandaise connaît une organisation très décentralisée. Le cadre reste national, mais les municipalités y jouent un rôle de tout premier plan en détenant l’essentiel des pouvoirs décisionnels. Elles bénéficient d’une autonomie totale pour déterminer les effectifs des classes, pour décider des créations d’écoles fondamentales ou de lycées, pour recruter les professeurs et pour financer les établissements scolaires. Ce sont d’ailleurs les communes qui gèrent la presque totatité de l’argent public consacré à l’éducation. De même, les établissements connaissent une grande autonomie qui leur permet d’adapter assez largement les grilles horaires et les programmes nationaux au contexte local. Le maître mot du système est de donner confiance aux acteurs locaux pour s’adapter aux caractéristiques et contraintes particulières, et pour trouver les meilleures solutions aux problèmes qui les concernent. Cette décentralisation n’empêche pas la Finlande d’être « un des pays où l’offre éducative est la plus égalitaire et la plus équilibrée sur l’ensemble du territoire »[ii]. Ce constat bât en brêche une des idées reçues les plus ancrées en France, considérant l’autonomie locale comme facteur inévitable d’inégalités territoriales.

 

Conclusion

 

En misant sur l’équité de son système éducatif, plutôt que sur une égalité uniforme comme en France, la Finlande réussit l’exploit de concilier excellence des résultats et lutte efficace contre les inégalités. L’égalité des chances n’y est pas un slogan creux, mais une réalité qui suscite l’enthousiasme de toute la société finlandaise. Pendant ce temps, l’école apostolique et républicaine française, gagnée par la médiocrité, se contente d’alimenter un marché du travail toujours plus hostile et se montre incapable de compenser les inégalités socio-économiques. Dès lors, cette fameuse égalité des chances tellement ressassée ne fait plus qu’instaurer un régime social de concurrence généralisée. Et c’est là que l’on mesure l’écart prodigieux entre les grands principes généreux et la réalité, dans un pays pourtant si prompt à se poser en modèle. Mais la foi républicaine reste forte, et la remise en question du système éducatif français, comme du système politique français dans son ensemble, relève d’un effort inhumain pour l’immense majorité du personnel de l’Education nationale. Peu importe si quantités d’élèves se font broyer par la machine, l’essentiel est de croire en la supériorité de son modèle éducatif…

 


[i] Paul Robert, La Finlande : un modèle éducatif pour la France ?, 2009, p. 58. Je me suis abondamment basé sur cet ouvrage, indispensable pour qui veut étalonner le système éducatif français et cerner ses déficiences, afin de rédiger cette partie sur l’enseignement en Finlande.

 

[ii] ibid. p. 44

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