Odeur de rance en République

Tous les analystes  à peu près lucides  s’accordent pour pointer du doigt la faillite structuelle de la France. Certes, une foule de zélotes continue encore de croire au modèle républicain et tente de nous convaincre de l’adouber dans 5 mois par le vote. Les incantations habituelles sur la liberté, l’égalité, les Droits de l’Homme, redoublent. Les symboles républicains sont brandis partout. La rhétorique nationaliste (“rétablir la grandeur de la France” !) continue de saturer les médias. Pourtant, que la droite ou la gauche soit aux affaires, le fond du problème reste le même. Les élites de ce pays sont trop accrochées depuis longue date à leurs multiples privilèges. Leurs intérêts particuliers les rendent incapables de concevoir et de mettre en oeuvre un fonctionnement véritablement démocratique de ce pays. Leur unique horizon idéologique est l’ Etat hyper-centralisé et hiérarchisé, sans contre-pouvoirs. La perpétuation d’une oligarchie parisienne qui contrôle tout, et une masse atomisée qui bêle et s’apprête à se rendre aux urnes, est une des conséquences logiques d’un système qui n’a eu de Démocratie que le vernis. En illustration, je reprends in extenso la critique lumineuse de Brice Couturier entendue lundi matin 9 janvier sur France Culture :

Pour Raymond Aron, l’une des caractéristiques des sociétés industrielles démocratiques, c’est que « les pouvoirs spirituel (ou intellectuel), politique et économique y sont séparés ». Il y a « dissociation des pouvoirs ». Et il ajoutait « les groupes qui exercent ces trois sortes de commandement sont en rivalité permanente. »

40 ans plus tard, dans La faute aux élites, ce que Jacques Julliard écrivait à propos des élites françaises contredit ce modèle : « Quiconque a vécu aux Etats-Unis sait qu’y coexistent des lieux de pouvoir autonomes, au sein de la politique, de la finance, des médias, de l’université. Certes, ces milieux ne s’ignorent pas entre eux. Mais ils ne fusionnent pas non plus. Il en va différemment en France. Le Tout-Paris, expression vieillie pour une réalité toujours vivante, désigne un firmament de la célébrité où la politique, la banque, l’aristocratie, la spiritualité, l’art, la littérature, les affaires, la chanson, les médias, le grand banditisme, l’université, le sport se rencontrent, échangent des impressions, des politesses, des idées, des adresses, des services, des femmes, des informations, des positions sociales. (…) Ainsi se constitue un réseau continu de connivences, reliant entre eux les sommets des pyramides contiguës de hiérarchies professionnelles distinctes. »

L’un de nos maux français était ainsi nommé avec humour et pertinence. En France, les élites (dirigeants politiques, haute administration, monde des affaires, journalistes et présentateurs vedettes), loin d’être « en état de rivalité permanente », fusionnent au sommet. C’est bien pourquoi elles éprouvent le besoin de se concentrer dans trois ou quatre arrondissements de Paris. La solidarité des intérêts de carrière dicte un besoin de proximité géographique.

Second problème : cette super-élite, polyvalente, est parvenue à bloquer son propre renouvellement. En s’auto-reproduisant par le mariage endogame et en manipulant au service de ses enfants les sommets de la méritocratie républicaine, elle s’est muée en nouvelle aristocratie. Or, comme l’avait fort bien relevé Tocqueville, le peuple français ne tolère les privilèges des aristocrates que dans la mesure où il accepte aussi la dure loi des loteries : c’est-à-dire s’il conserve un espoir, même minuscule, d’y faire accéder un jour ses enfants, ou de gagner lui-même le gros lot….

Troisième problème : l’argent. Vous écrivez, Sophie Coignard et Roman Guibert, que notre super-élite, autrefois attachée surtout à ses statuts et aux symboles de son pouvoir, comme toute aristocratie, n’hésite plus à déroger pour s’en aller… faire du fric dans le privé. C’est le monde de la finance, celui qui s’est tant « goinfré » avant la crise qui donne désormais le ton. Et l’élite s’aligne désormais sur la hiérarchie des valeurs qui régit ce monde-là : celui où qui n’a pas sa Rolex à cinquante ans a raté sa vie… comme disait Séguéla. Vous faites une véritable fixation sur les inspecteurs des finances, révélant au passage que la majorité d’entre eux ont préféré partir « pantoufler » dans le privé, où leur compétence, certes, mais aussi leur connaissance intime de la mécanique financière de l’Etat, sont achetés à prix d’or…

J’ai gardé pour la conclusion le 4° problème, parce que c’est le plus urgent. Cette super-élite qui tient tout, devait nécessairement être tenue responsable de tout… Il est donc parfaitement légitime que la société lui impute l’échec français. Or, cet échec – chômage de masse structurel, manque de compétitivité, faiblesse de de l’innovation, Etat en quasi-faillite, défiance mutuelle et réformes impossibles – est désormais patent.

De temps à autres, éclate un coup de semonce : c’est la présence incongrue de Le Pen au 2° tour de la présidentielle de 2002, c’est la victoire du non au référendum de 2005, quand toute l’élite votait oui. Qui sait par quel biais s’exprimera, cette année, l’exaspération croissante de la société envers une aristocratie, dont non seulement la direction s’est révélée erronée, mais dont les intérêts particuliers semblent bien avoir pris le pas sur l’intérêt général.

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