Les 2 milliards du pacte d’avenir ? L’arnaque…

Ayrault

On saura gré au Telegramme d’avoir démasqué la supercherie du Pacte d’avenir pour la Bretagne. Les 2 milliards d’euros annoncés en grande pompe ne sont en fait que du flan. Ce sont soit des crédits déjà prévus et attribués, soit de l’argent prêté par la banque publique d’investissement, soit des subventions européennes somme toutes modiques puisque inférieures par exemple à ce que perçoit la Basse-Normandie. La conclusion d’Alain Le Bloas est  sans appel :

Il n’en reste pas moins que l’effort de l’État est réel, même s’il est (très) inférieur à ce qu’il semble vouloir faire croire. De-ci de-là apparaissent quelques coups de pouce, parfois annoncés comme « supplémentaires », au profit du logement, du soutien aux îles ou de l’enseignement supérieur. Mais tout cela se chiffre en dizaines de millions et on reste bien loin du milliard…

 

Il est intéressant de regarder qui étaient les acteurs politiques “bretons” consultés lors des réunions précédant l’élaboration du pacte. Point de bonnets rouges là-dedans, c’étaient en fait les petits copains socialistes du B16 qui ont devisé de l’avenir de la Bretagne. Il faut rappeler qu’on trouve dans cette instance les présidents du conseil régional et des conseils généraux, les maires des grandes villes et les présidents des grosses communautés de communes. La plupart sont donc socialistes, et on y trouve une belle brochette de jacobins (Pierre Maille, François Cuillandre, Claudy Lebreton, Daniel Delaveau…) attachée à ce que la Bretagne reste une entité administrative commandée depuis Paris et administrée sur place. On ne devait évidemment rien attendre de leur part. L’absence de volet politique dans le pacte d’avenir en est la confirmation éclatante. Ces individus sont prêts à tout pour maintenir le statu-quo politique.

 

En tout cas, la discipline de parti fonctionne à merveille, et ces pontes du partis socialiste en Bretagne ont maintenant enfourché leur cheval de bataille pour défendre le pacte d’avenir. En espérant se payer notre tête. Le retour du bâton risque de leur être douloureux.

 


Veillée d’armes

bonnets-rouges-quimper-reutersPetra zo nevez e Breizh ? Tan ha moged zo e-leizh…

Le mouvement de contestation dit des “Bonnets rouges” s’apprête à connaître un nouvel épisode, avec le rassemblement festif de Karaez prévu demain. Je vais livrer ici mon point de vue sur la question.
 

Ce mouvement est largement incompris et critiqué dans la société française. Il transcende les clivages politiques normaux. Il est trop régionaliste. Trop violent aussi. La presse nationalo-parisienne a toutes les peines à le décrire. La gauche, quant à elle, dirige un feu nourri contre cette dynamique qui ne rentre pas dans sa grille de lecture. Encore plus depuis que l’extrême-droite a sauté sur l’occasion pour ranimer la contestation anti-Hollande, dans la foulée de la “manif pour tous”.

La fronde actuelle est la plupart du temps réduite dans les médias à une révolte anti-fiscale, contre l’écotaxe. Celle-ci est sans doute une bonne mesure dans l’absolu. Mais pas maintenant. Et pas en Basse-Bretagne. La mise en place d’une telle taxe, alors que les plans sociaux se succèdent à un rythme soutenu, dans l’agroalimentaire notamment, ne pouvait être comprise.

Derrière ces événements, c’est aussi la question du “modèle” agroalimentaire breton qui est posée. Ce modèle, néfaste a plus d’un titre, est en bout de course. Voir alors les agriculteurs de la FDSEA prendre une part active dans le mouvement n’est pas sans déranger.

Malgré ses contradictions et ses faiblesses internes, je suis convaincu que cette révolte est une grande opportunité pour la Bretagne et les Bretons. Peut-être que, une fois la manif de Karaez passée, le soufflet retombera. Ou à l’inverse une dynamique de contestation s’installera durablement. Dans tous les cas de figure, ce qui vient de se passer ces dernières semaines aura marqué les esprits, et ébranlé un cadre centralisateur asphyxiant.

Il faut rappeler dans quel contexte ont émergé les bonnets rouges. La droite et la gauche se succèdent à la tête de l’Etat, et rien ne change en Bretagne. La décentralisation à la française reste une farce, malgré les promesses de Lebranchu. Quelque soit la conjoncture, c’est Paris qui décide. Les droits linguistiques et culturels des Bretons, on continue de les piétiner  allègrement. La réunification, enterrée. Et puis vient la crise, avec les suppressions de poste à PSA, Alcatel-Lucent et dans l’agroalimentaire. La Bretagne, privée de toute possibilité d’agir sur son présent et son avenir, se prend en pleine face la catastrophe sociale.

L’émergence des bonnets rouges a plusieurs effets bénéfiques. Le premier, à mon sens, est d’avoir lancé un rapport de force avec le pouvoir central, à un moment où la situation semblait archi-bloquée pour la Bretagne. Certes les revendications sont disparates, et certaines discutables (quand elles vont dans le sens du maintien du modèle agricole intensif). Cependant, il se dégage aussi du mouvement la volonté de défendre un territoire, et de contester la main-mise politique de Paris. On ne peut que saluer les positions d’un Kristian Troadeg sur la question. Le slogan essentiel de “vivre, travailler et décider au pays” vient le rappeler avec justesse. L’Etat doit concéder des parcelles de pouvoir pour permettre aux Bretons d’appréhender au mieux la crise et la mutation de leur modèle agricole.

Le deuxième est d’avoir fédéré tous les secteurs de la population, à un tel point qu’on peut dire que le peuple breton (de Basse-Bretagne tout du moins) s’est véritablement mis en branle. La démonstration de force identitaire à Kemper en a témoigné. Elle a passablement heurté en France, et c’est heureux. L’unité affichée et la spécificité identitaire affirmée ont rappelé à la France, à ses élites jacobines, que la Bretagne n’est pas juste une région administrative comme les autres. Les Bretons sont attachées à leur région comme nulle part ailleurs. Le peuple breton n’est pas mort.

Il est fort possible que ce mouvement ne débouche sur rien de concret, tout du moins en terme d’avancées politiques pour la Bretagne. Quelques centaines de millions d’euros de l’Etat, des plans de reprise, ajoutés au futur pacte d’avenir, suffiront sans doute à désamorcer la fronde. Toutes les forces républicaines (syndicats au premier rang) sont déjà à l’oeuvre, pour préserver leur “modèle” républicain hyper-centralisé et éteindre le feu “régionaliste”. Rien n’aura alors véritablement changé ici. La Bretagne restera un nain politique, le modèle agroalimentaire intensif survivra sous perfusion, la crise continuera de dévaster notre tissu social, et les Bretons seront invités à aller chercher du boulot à Paris…

Non, normalement rien ne devrait changer. Mais au moins les bonnets rouges auront-ils eu l’immense mérite de nous sortir un temps de notre résignation.


Komz brezhoneg d’e vugel (2)

Branskellerez

Ale ‘ta, ‘h an da lâret deoc’h penaos emañ kont ‘ba gêr gant brezhoneg an hini bihan !

Daou vloaz hanter, hennezh zo un oad diaes. N’eo ket aezet dont a-benn dioutañ bemdez, an itev-se ! Hag evit ar pezh a sell ar brezhoneg, feiz, n’a ket kaer war-raok. Pas evel ‘h ae n’eus ket keit-se zo bepred. Pell alese !

Ar paotr bihan ‘neus arru komprenet un toullad traoù. En em rentet eo kont (a soñj din, kar ne lâra ket evel-just) e oara tout an dud galleg en-dro dezhañ. Me da gomañs, da vên e klev ac’hanon kaozeal galleg gant bern tud. Memes tra gant e vamm-ioù-gozh, a gaoze dioutañ en brezhoneg, met galleg gant ar reoù na oaront ket. Evel-se ac’hanta ‘neus komprenet eo barrek neb a gomz brezhoneg da gaozeal galleg ivez. Ar c’hontrefed n’eo ket gwir tamm ebet han-se. Hag ar vugale all ‘ta ! D’e oad ‘h aer da heul ar reoù all, ha peogwir n’eus ket nemet galleg gante…

Dam da se a gav din ‘neus tapet e vrezhoneg un tamm mat a dilerc’h. En galleg an hini ‘h a war-raok. Sevel a ra e frazennoù en galleg, deskiñ a ra kazi tout e c’herioù nevez er yezh-se ivez. Ar gwashañ eo klevet anezhañ o lâret traoù din en galleg hag-eñ e vezent lâret en brezhoneg daou viz a-raok. Alies bremañ e klevan anezhañ o tislâret ac’hanon. Pa lâran dezhañ un anv brezhonek deus un dra hag a anavez en galleg dija e lâro din “non, c’est pas ça !”. Ha n’houla ket lâret war-ma-lerc’h an anv brezhonek… Fidedoue ‘vat, arru eo start ar jeu.

Un tamm dipitet on, met diskourajet n’on ket ‘vat. Soñjal a ra ganin n’eo ket nemet ul lajad, hag e tremeno dezhañ. Gwelet ‘vo !


Françoise Morvan et la théorie du complot ethniciste

Monde-comme-si-1

Trois commentaires récents sur ce blog m’ont sorti de ma torpeur estivale. Ils brillent pas leur nullité, et reprennent les arguties actuellement brandies par les nationaux-républicains français à propos de la langue bretonne. En quelques mots, la langue bretonne est une création récente, artificielle, qui détruirait en fait les cinq langues bretonnes authentiques. Ce sont les nationalistes de Breiz Atao qui ont eux-mêmes fossoyé la langue à cause de leur compromission pendant la guerre, l’Etat français n’ayant lui rien à voir avec le déclin du breton. Enfin, dernier point, la ratification de la Charte des langues minoritaires relèverait d’un complot ethnique et néo-libéral contre la République. Tout ceci tient dorénavant lieu d’argumentaire à des gens qui n’y connaissent strictement rien (on pense à Mélenchon ou Marine Le Pen pour les plus connus), mais qui sont de farouches opposants à toute avancée en faveur les langues minoritaires.

Françoise Morvan a, dans ces milieux, acquis le statut d’égérie. Mais pas seulement. Chez certains défenseurs du breton et des autres langues régionales, Françoise Morvan reçoit un certain écho. Il est dès lors urgent de tordre le cou à la théorie du Complot ethnique qu’elle promeut, et qui fait ni plus ni moins de chaque défenseur des langues régionales un nazi. Jean-Pierre Cavaillé s’y livre avec brio. La lecture de son article est indispensable.


Pays de barjots

asselifafaffiche figurant François Asselineau, dirigeant du “parti” UPR

Agoravox est un site participatif où tout un chacun peut publier article d’opinion ou texte informatif sur à peu près n’importe quel sujet.  Du coup, on ne va guère s’étonner que divers courants politiques s’en servent comme tribune. Prenons un exemple. Les articles signés de militants du Front de Gauche recueillent en moyenne entre 70% et 80% d’opinions favorables. C’est le cas des articles que publie une certaine Ariane Walter, qui ne se cache pas d’être une véritable groupie de Mélenchon. Comment expliquer que des articles confinant à l’idolâtrie, flattant le sentiment national français, appelant régulièrement à défendre la Nation contre ses ennemis extérieurs (la mondialisation, l’Union européenne, l’anglais…) et intérieurs (nous !, les communautarismes…) soient autant plébiscités par les lecteurs d’Agoravox ? D’une part, on a certainement là un reflet de la crispation identitaire qui agite la société française actuelle. D’autre part, il semble que ce genre de sites participatifs soit sciemment colonisé par les militants de certains courants politiques (pas surprenant qu’un de mes articles n’est pas passé la barre de la validation, avec un collège de modérateurs aussi orienté).

 

Hier, c’est François Asselineau qui publiait une tribune assez hallucinante sur Agoravox, dont le titre donne l’eau à la bouche : Marie-Christine Blandin et EELV poursuivent le travail de sape contre la République française. Pour situer le personnage, voici ce qu’en dit un article paru sur reflets.info :

Prenons l’UPR. L’Union Populaire Républicaine, dirigée avec maestria par le formidable Asselineau : ce parti qui ne veut pas se définir véritablement à droite, veut traverser les courants et réunir des gens autant de droite que de gauche, a une certaine audience grâce à son chef, disons plutôt son gourou.

Un gourou ? Oui, un gourou : comme dans les sectes, l’UPR n’existe que par les analyses et conférences de son gourou. Le gourou disparaît, l’UPR disparaît. L’UPR a des croyances, comme toute secte qui se respecte. Et ce n’est que la croyance centrale qui motive l’UPR. Si dans une secte c’est la croyance que nous allons rejoindre un paradis sur une autre planète en priant le soleil et en se suicidant tous en chœur dans une forêt (le Temple solaire, par exemple), l’UPR croit qu’on peut enfin sortir du marasme politique et économique en quittant l’Europe et l’euro. C’est tout. Sans exagérer. Il suffit de suivre les propositions de l’UPR sur leur site, visionner des conférences du gourou, et vous saurez que :

1) Tous nos problèmes viennent de l’Europe, il faut quitter l’Union européenne
2) Pareil pour l’euro, il faut quitter l’euro
3) Tout peut fonctionner de nouveau super bien en suivant les points 1 et 2

Et comme l’UPR n’a pas de programme, puisque c’est une secte, ni véritablement d’engagement précis au delà de son dogme sectaire, et bien chaque question un peu tendue trouve une réponse par un système référendaire.

 

Et effectivement, à longueur de texte, on est invité à aller voir les conférences, extraits vidéos de conférence, et autres analyses écrites que nous propose Asselineau. Visiblement, multiplier les renvois vers sa littérature est pour lui le moyen d’économiser le travail d’argumentation :

Comme je le rappelle dans ma conférence “Mais où est passée la République française ?”, le « sang impur » dont parle notre hymne national ne désigne nullement le sang d’ennemis étrangers mais, tout au contraire, le sang du peuple français qui est prêt à mourir en martyr pour défendre sa liberté nouvellement conquise.

 

Le “sang impur” serait donc celui du peuple français qui meurt en martyr. On pouffe de rire devant la démonstration. Il se lâche ensuite sur la carte ci-dessous, trouvée sur le site d’EELV :

 

KartennFrañsEELV

Comme je l’ai fait remarquer dans ma conférence, cette carte viole effrontément la première ligne de l’Article Ier de la Constitution de la République française, qui dispose que “la France est une République indivisible”.

La fusion des départements alsaciens, savoyards et corse, la réunification de la Bretagne, la création de collectivités basque et catalane… ça ne va pas chercher bien loin, et pourtant, pour Asselineau, c’est déjà une déclaration de guerre contre la France ! S’ensuit un passage assez flippant où le fada de l’UPR n’hésite pas à jouer l’inquisiteur :

 

La publication d’une telle carte sur le site Internet officiel d’un parti politique qui compte 2 ministres au gouvernement (Cécile Duflot et Pascal Canfin) aurait dû, si les mots et le droit constitutionnel ont encore un sens, valoir le renvoi de ces deux ministres et le lancement de poursuites judiciaires contre leur parti politique pour atteinte contre la sûreté de l’État.

 

“Atteinte à la sûreté de l’Etat”, rien que ça ! On rit un peu jaune quand on imagine ce qu’un Asselineau parvenu au pouvoir (au passage, il a été directeur de cabinet de ministres du gouvernement Juppé et proche de Charles Pasqua) serait capable de faire contre les “séditieux” visant à “détruire la République française”.

L’article de François Asselineau pointe, à l’heure où j’écris ces lignes, en deuxième place des articles les plus lus. Le nombre de commentaires atteint le chiffre ahurissant de 335. Et surtout, surtout, il recueille 77% d’opinions favorables (avec un total énorme pour Agoravox de 106 votants). Oui, plus de trois-quarts des votants a acquiescé à l’argumentaire et à la vindicte de cet individu.

Quand je parlais d’un pays de barjots…


La paix c’est la guerre

Euskariz dastumet

 

Le 20 octobre 2011, l’organisation basque armée ETA décrétait un “cessez-le-feu définitif”. Mardi 7 mai 2013, 6 militants de cette même organisation étaient arrêtés simultanément en trois endroits différents de France. Cela porte à 36 le nombre d’etarras arrêtés depuis l’arrivée au pouvoir de la droite en Espagne, en novembre 2011, coïncidant à peu près avec le cessez-le-feu d’ETA. Le gouvernement espagnol fanfaronne, Manuel Valls jubile. La presse, quant à elle, reprend comme à son habitude les communiqués émanant des ministères de l’intérieur français et espagnol. Sans jamais (se) poser de question.

 

Il y a un processus de paix en cours au pays basque. Depuis quelques années, la mouvance séparatiste basque s’est engagée dans une dynamique irréversible de rupture avec la violence. Les armes d’ETA se sont tues. Des observateurs internationaux, spécialistes de la résolution de conflit, sont présents au Pays basque pour superviser le processus et appuyer la gauche indépendantiste dans sa démarche. Il est désormais acquis dans la société basque que la lutte pour l’indépendance doit passer par des moyens uniquement démocratiques. Une occasion historique se présente de mettre un terme définitif à des décennies de violence et de souffrance, dans les deux camps. 

 

Le gouvernement espagnol, et son affidé Manuel Valls, ne reconnaissent pas ce processus de paix. Les pas en avant des séparatistes basques, en direction d’une résolution pacifiée du conflit, sont superbement ignorés. Leurs chaises à la table des négociations restent désespérément vides, au grand dam des observateurs internationaux. La question des 800 prisonniers basques de l’ETA, au centre de la résolution du conflit, ne bouge pas d’un iota. Les détenus malades et ceux pouvant bénéficier de liberté conditionnelle sont maintenus en détention. Les cours spéciales espagnoles continuent de prononcer des peines démesurées. La politique d’éloignement et de dispersion des prisonniers se poursuit. Arnaldo Otegi, leader de la gauche indépendantiste basque et promoteur du processus de paix, est dans sa troisième année d’incarcération. Et les etarra encore en clandestinité, de même que les militants politiques (on n’oublie pas que Manuel Valls a livré à l’Espagne la militante politique Aurore Martin), sont pourchassés par les polices des deux Etats.

 

L’opinion publique applaudit, la lutte anti-terroriste est toujours aussi efficace et Manuel Valls continue de gagner ses galons de premier caporal de France. La presse ne cherche pas à questionner ce qu’elle ne comprend pas, et au fond ce dont elle se fout. L’Espagne et la France luttent de concert contre le terrorisme basque. Voilà tout ce qu’il y a à retenir.

 

Espagne et France ne sont pas intéressées par la paix. Ce qu’elles veulent, c’est la victoire totale, l’écrasement de l’ennemi intérieur, sa reddition complète et sans condition. Les précédents exemples de résolution de conflit, en Afrique du Sud et en Irlande notamment, leur auraient pourtant montré qu’une paix se construit avec toutes les parties concernées. Les Etats doivent eux aussi faire des concessions. Dans cette optique, la question de l’amnistie des prisonniers est cruciale. Elle est la condition sine qua non d’un retour à un climat pacifié.

 

Aucun geste de bonne volonté ne va dans le sens d’une amnistie, ne serait-ce que partielle, des militants basques. La poursuite d’une répression impitoyable du mouvement séparatiste a, il est vrai, de commodes avantages. Dans un climat de crise, elle permet à nos gouvernants de s’octroyer de petits succès de prestige non négligeables. En ciblant (et en entretenant) un ennemi intérieur, elle contribue à détourner l’attention de l’opinion publique tout en renforçant la cohésion nationale. C’est enfin une question de fierté nationale, l’ordre républicain, comme son homologue espagnol, doivent régner sur tout le territoire national. On ne transige pas avec. Les “événements d’Algérie”, la ratonnade de mai 1967 en Guadeloupe, l’assaut sanglant de la grotte d’Ouvéa en 1988, et d’autres encore, ont montré par le passé que l’on ne s’embarrasse guère des Droits de l’Homme lorsqu’il est question de l’ordre républicain.

 

La société basque attend des mesures d’apaisement, et elle a devant elle deux Etats sourds et muets, mais sûrs de leur force. Alors que la paix définitive semble à portée de main, chaque arrestation et condamnation vient crisper et exaspérer un peu plus les acteurs du processus de paix. En cas d’échec de ce dernier, les Etats français et espagnols devront en porter l’entière responsabilité.

 

 


Le gallo… contre le breton ?

Langues_d'oïl

 

Les désillusions s’enchaînent pour les défenseurs des langues dites « régionales ». Le président Hollande renonce à son engagement de campagne No 56 sur la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires, la loi de refondation de l’école de Vincent Peillon les « oublie »… Enfin, ces déconvenues ne sont désillusions que pour les candides qui comptaient sur un printemps des langues « de France ». On n’en prend pas le chemin. Les pessimistes de mon acabit ont une nouvelle fois raison. Et nous sommes un certain nombre à ne jamais y avoir crû, à ces promesses de la gauche française. Mitterrand en a vacciné plus d’un. Le constat que la République « Une et indivisible » et la diversité linguistique sont antithétiques est, je pense, d’une implacable lucidité.

 

Dans ce contexte de blocage, il ne me semble pas inintéressant de se pencher sur le gallo, dont le militantisme gagne légèrement en visibilité. La reconnaissance officielle par la Région du breton et du gallo comme « langues de Bretagne » en 2004, a, de ce point de vue, été un formidable encouragement pour les militants du gallo. Ces « langues de Bretagne » étant placées strictement sur le même plan, le terrain est prêt pour des revendications tendant  à copier ce qui se fait pour la langue bretonne (création d’un Office de la langue gallèse, mise à égalité du gallo et du breton au conseil régional et dans les conseils généraux de la zone gallèse, mise en place d’une signalisation en gallo sur toute la Haute-Bretagne, etc.).

 

Cette reconnaissance du gallo comme « langue » et la montée de revendications ad hoc, portées par un réseau militant très restreint, est je pense problématique. Une des personnalités de l’Office de la langue bretonne, Olier ar Mogn, avait tenté dans un texte écrit en 2000 d’interroger cette mise à égalité du breton et du gallo, qui déjà semblait poindre. Tout en refusant de qualifier le gallo de langue, il met en garde, à juste titre je pense, sur les implications en termes de politique linguistique qu’engendrerait une promotion du gallo au niveau du breton.

 

Cette affirmation [d’une Bretagne trilingue français-breton-gallo] qui, au premier abord, peut paraître anodine et inspirée par des principes de tolérance, est en réalité lourde de sens et porte en soi des implications politiques fondamentales en terme de gestion des langues dont beaucoup ne souhaitent pas prendre toute la mesure. En effet, qui dit langue dit politique linguistique ou, en d’autres termes, traitement par le politique des aspects linguistiques dans le domaine public. C’est bien en raison de ces aspects d’aménagements linguistiques que la charte du Conseil de l’Europe sur les langues régionales ou minoritaires fait explicitement le distinguo entre langue et dialectes. 

 

La cinglante réponse de l’association Bertaèyn Galeizz base son argumentation sur des linguistes pour clore tout débat. Le gallo est une langue, les travaux des linguistes le prouvent, donc la promotion du gallo au même rang que le breton est justifiée. L’enjeu est important, comme le reconnait elle-même l’association Bertaèyn Galeizz :

 

Olier ar Mogn affirme que le gallo est un dialecte du français et non une langue à part entière. Cette “querelle de mots” peut sembler anodine et accessoire. Elle a pourtant toute son importance quand il s’agit de mener une politique linguistique. 

 

Eriger le gallo au statut de langue « à part entière », différente du français, est donc essentiel pour les militants gallos. Par un certain mimétisme avec le nationalisme bretonnant, et bénéficiant d’ailleurs de la dynamique de celui-ci (le gallo est par exemple le seul idiome d’oïl reconnu par l’Education nationale), la tâche est de convaincre que le gallo est la deuxième langue nationale de Bretagne, épousant d’ailleurs sa frontière orientale. Pour cela, on a développé une graphie ad hoc, dite ELG, véritable orthographe frankenstein, tellement peu déchiffrable à partir du français qu’on a effectivement l’impression d’une langue très éloignée, voire étrangère.

 

La pormóvauncz deü galo dan la viy foraenn est yunn dez permyaerr reconaesauncz dez cauzór de galo, unn laungg q’a taéy ben de tro anhoedaéy.
Admaézoe il póron vantyaer y-éstr faraud de lór laungg an Bertaèyn e cauzae cóm ça lór cheit.

 

A comparer avec  un gallo écrit avec une orthographe francisante (passage pris au hasard dans un des livres de Daniel Giraudon), dont la compréhension ne présente guère de difficultés :

 

J’ai veue la comet, j’oulais pas la verre, j’avais pou qu’ell aurait chèye su’ maï, c’était en 14 avant la guerre. Y disaient qu’étaient une bête que la queue lui traînin à bas.

 

Gallo, langue d’oïl ou dialecte de la langue d’oïl ? La nuance est effectivement fondamentale, et pour Bertaèyn Galeizz et les autres militants du gallo, il n’y a plus de discussion possible. C’est désormais une vérité incontestable que de qualifier le gallo de langue. A l’appui de leur assertion, un Manifeste des Universitaires et des Chercheurs en faveur des langues d’oïl (2000), dont fait partie la linguiste renommée Henriette Walter.

 

Les langues minoritaires d’oïl, très distinctes du français standard, mais plus proche de lui que l’occitan et le franco-provencal, sont parlées au nord d’une ligne qui part de la Gironde, contourne le Massif Central et va en s’incurvant jusqu’au nord de la Franche-Comté.

 

Le rapport du linguiste Bernard Cerquiglini est également invoqué. Pour mémoire, ce rapport avait été commandité en 1999 par le gouvernement Jospin en vue de lister les langues devant bénéficier de la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires. Il avait ensuite été avalisé par la Direction Générale à la Langue Française et aux Langues de France en 2001.

 

Il en découle également que l’écart n’a cessé de se creuser entre le français et les variétés de la langue d’oïl, que l’on ne saurait considérer aujourd’hui comme des “dialectes du français” ; franc-comtois, normand, gallo, poitevin-saintongeais, bourguignon-morvandiau, lorrain doivent être retenus parmi les langues régionales de France ; on les qualifiera dès lors de “langues d’oïl”, en les rangeant dans la liste.

 

Il serait donc désormais scientifiquement admis que le gallo est une langue, et Bertaèyn Galeizz ne se prive de railler ceux qui en douteraient (« Le gallo est une langue d’oïl et personne de sérieux ne le conteste »). Il semblerait pourtant que cela ne soit pas aussi simple. L’article Wikipedia portant sur la langue d’oïl se garde d’ailleurs de trancher complètement (« On rencontre le terme langue d’oïl aussi bien au singulier qu’au pluriel, le terme ayant deux sens différents »).

Revenons tout d’abord sur le cas Henriette Walter, citée à l’appui de la démonstration de Bertaèyn Galeizz. Il faut d’abord rappeler que cette linguiste de grande notoriété, qui a exercé à Rennes 2,  s’obstine à utiliser le vocable de « patois » pour décrire la variété dialectale. Elle est évidemment un des derniers linguistes à le faire, et cela reste complètement  incompréhensible du point de vue scientifique. De plus, Henriette Walter transpose le raisonnement qu’elle applique à l’espace d’oïl (avec des langues d’oïl bien différenciées du français) à l’espace occitan. Elle invite ainsi à douter de l’existence d’une langue occitane, pour préférer parler d’une collection de langues d’oc distinctes les unes des autres. Fañch Broudig lui-même s’en étonne dans un compte-rendu d’ouvrage :

 

Quant aux occitanistes, ils n’y trouveront sûrement pas leur compte : H. Walter préfère parler des langues d’oc et ne fait état qu’une seule fois de l’occitan.

 

Elle n’est pas seule, puisque d’autres linguistes, dont le recommé Philippe Blanchet, se montrent partisans d’un éclatement linguistique dans l’espace occitan et répugnent à reconnaître l’existence d’une langue occitane. Jean-Pierre Cavaillé tord le cou à cette linguistique, au final très orientée :

 

Ceux-là préfèrent en général parler de langues ou de parlers d’oc au pluriel, soit qu’ils militent effectivement pour l’affirmation d’une pluralité essentielle (ce que l’on appelle faussement l’occitan, serait en fait constitué de langues séparées, distinctes, ainsi que le défend Philippe Blanchet […]), soit qu’ils se refusent à utiliser un terme, dont ils décrète qu’il est « politique » (cela semble le cas d’Henriette Walter). Le seul fait d’utiliser le singulier est dans ce dernier cas apparemment conçu comme un engagement idéologique dont la « science » doit se garder. Mais il faudrait alors nous expliquer, par des arguments scientifiques, les motifs qui interdisent d’affirmer l’existence d’une communauté linguistique suffisamment étroite pour permettre l’utilisation du singulier. Or, étonnamment, ces arguments ne sont jamais fournis, ou plus exactement, comme on le verra, invariablement, arrivé à ce point, la linguistique renonce à elle-même au profit d’une utilisation partisane des représentations sociales. 

 

Il enfonce le clou plus loin :

 

La sociolinguistique ne se contente pas d’enregistrer ces représentations (de même qu’en aucun cas on ne peut appeler sociologie l’enregistrement de ce que les acteurs sociaux disent de leur situation sociale) mais en produit, ou devrait en produire, l’analyse à la fois sociale et linguistique. C’est bien du reste ce que Blanchet prétend faire, mais ne fait pas, se limitant à prélever dans les enquêtes sociolinguistiques les données qui servent son propre engagement, qui est la défense du provençal d’abord et secondairement des autres parlers occitans comme idiomes séparés. 

 

Le rapport Cerquiglini, invoqué lui aussi par Bertaèyn Galeizz, aboutit à un total de 75 langues sur le territoire national français (métropole et colonies), dont 8 langues d’oïl. Le linguiste Jean Sibille se penche sur ce cas de figure singulier au niveau européen, en rappelant que le consensus n’existe pas sur la question langue d’oïl ou langues d’oïl, mais que dans tous les cas la Charte les considère comme dialectes de la langue officielle.

 

Le rapport Cerquiglini suggère, grâce à une interprétation extensive des notions de «langue minoritaire» et de «langue sans territoire» de retenir à côté des langues dites  «régionales» (de France métropolitaine et d’Outre-mer) ainsi que du rromani et du yiddish (langues non territorialisées, mais dont le caractère «européen» n’est pas contestable) le berbère, l’arabe «dialectal», l’arménien occidental, ainsi que le hmong, langue originaire d’Extrême-Orient mais parlée en Guyane. Ce rapport suggère aussi de prendre en compte ce qu’il appelle les «langues d’oïl», c’est-à-dire des variétés linguistiques proches de la langue standard que d’autres dénomment «dialectes d’oïl» ; or, même si l’on préfère l’expression «langues d’oïl», n’en demeure pas moins qu’il s’agit de ce que les rédacteurs de la Charte ont appelé «dialectes de la langue officielle».

 

 

La reconnaissance de ces « langues traditionnellement considérées comme des dialectes du français » rend circonspects des linguistes étrangers comme l’anglais Tim Pooley :

 

il est curieux que les conseillers du gouvernement aient même pu penser à se servir de cet accord international [la Charte] pour sauvegarder et promouvoir cette partie du patrimoine linguistique français [les dialectes d’oïl]. 

 

C’est d’autant plus surprenant que la Charte ne prend explicitement pas en compte les « dialectes de la langue officielle ». Jean Sibille avance quelques explications sur cette promotion des parlers d’oïl au rang de langue. Les raisons seraient d’ordre politique et idéologique, et guère linguistique.

 

La prise en compte de certaines langues d’origine étrangère et des «langues d’oïl» semble donc être en décalage avec l’esprit de la Charte, mais elle s’explique par un certain nombre de contraintes et de préoccupations politiques, et peut être aussi par certains a priori idéologiques. Dans un contexte qui serait marqué par une volonté affirmée de l’État de légiférer en matière linguistique et de prendre sérieusement en compte les aspirations linguistiques des citoyens, on pourrait imaginer un dispositif juridique avec différents textes adaptés à chaque cas: «langues d’oïl», langues régionales «allogènes», langues d’origine étrangère menacées, langues étrangères, etc. Dans un tel contexte, il n’aurait pas été nécessaire de prendre en compte les idiomes d’oïl et certaines langues d’origine étrangère dans le cadre de la Charte. La signature de la Charte intervenait, au contraire, dans un contexte où le gouvernement s’était engagé à signer la charte, mais où il n’y avait aucune perspective de multiplier les projets de loi sur des questions linguistiques, compte tenu des résistances et des oppositions que de telles questions n’auraient pas manqué de susciter au sein même de l’appareil d’État et du parti au pouvoir.

 

Intégrer un maximum d’idiomes dans la liste des langues concernées par la Charte présentait ainsi l’avantage d’éviter de légiférer différemment selon les catégories de langue, ce que la raison commanderait pourtant. On y reviendra. Le résultat est en tout cas que les « langues d’oïl » figurent désormais au rang de « langues régionales », au même niveau que le breton, le corse ou encore l’occitan, pour des raisons qui ne sont pas entièrement linguistiques. Elles seraient ainsi susceptibles, en cas de ratification de la charte, de bénéficier des mêmes mesures que le breton. Tim Pooley doute de son côté de la capacité à mettre en œuvre des politiques linguistiques dans des régions où l’on est déjà surpris de voir figurer l’idiome régional au rang de langue :

 

Quant aux activistes des langues collatérales en question, surpris par ce changement de cap inattendu [la reconnaissance de 8 langues d’oïl par Cerquiglini], on est en droit de douter qu’ils soient en mesure de faire face au défi de planification linguistique que constitue la reconnaissance aux termes de la Partie II de la Charte.

 

On le voit, l’assurance de Bertaèyn Galeizz dans sa réponse à Olier Ar Mogn parait déplacée. L’assertion “gallo langue d’oïl” est loin d’être une évidence, et c’est une question qui ne fait pas consensus chez les linguistes, ainsi que le rappelle Jean Sibille :

 

Il y a enfin la question des «langues d’oïl» considérées comme des variétés d’une seule langue par la tradition philologique et dialectologique, mais que certains revendiquent comme des langues autonomes (et qui correspondent à ce que la Charte appelle «dialectes de la langue officielle» et les Belges «langues régionales endogènes»).

 

Dans le prolongement de ces incertitudes, mon expérience personnelle du gallo tend à me faire considérer le gallo comme un dialecte d’oïl plutôt que comme une langue à proprement parler. Cette expérience est pour l’essentiel familiale, complétée par quelques cours de gallo à la fac. Le « patwé » que j’ai toujours entendu dans ma famille du Centre-Bretagne, aussi spécifique soit-il, ne m’a jamais paru devoir être réellement distingué du français. Bien au contraire. Sans doute, la langue que j’ai entendue pratiquer a-t-elle subie l’influence du français. Jusqu’à quel point, je n’en sais rien. La proximité entre français et gallo me semble en tout cas prendre largement le pas sur les aspects distinctifs. D’ailleurs, mon père avec son gallo n’a aucunement été traumatisé par son entrée à l’école, comme l’ont été les petits bretonnants. Preuve que le passage du gallo au français ne présente pas de grande difficulté. Si un francophone peut-être désarçonné lors de ses premiers contacts avec le gallo, la compréhension vient très rapidement. L’écart entre gallo et français ne me semble pas excéder celui existant entre breton trégorrois et breton de Basse-Cornouaille, ou breton standard par exemple (sans même parler du vannetais). Mais ce constat reste très subjectif, j’en conviens.

 

Plus objectif certainement, le fait qu’il n’y ait pas de frontière linguistique à l’est de la zone gallo. On l’arrête par convention aux frontières de la Bretagne historique, mais la langue traditionnellement parlée en  Mayenne est évidemment dans la continuité du gallo. D’ailleurs, du pays gallo jusqu’à la Wallonie, les spécialistes reconnaissent l’existence d’un continuum linguistique sans rupture, ce qui tend à montrer l’existence d’une variété dialectale plutôt que de langues plus ou moins clairement différenciées.

 

Je ne peux que donner raison à Olier Ar Mogn dans les lignes suivantes, lorsqu’il considère que le gallo relève plus d’une modalité du français que d’un véritable « code linguistique complet distinct », avec toutes les différences que cela implique en termes de pratique et de représentation :

 

La réalité du gallo, elle, est bien différente. La pratique ne rejoint pas le discours car l’emploi du gallo fait partie de la pratique francophone rurale normale, même si elle est refoulée ou niée par une partie des locuteurs ; elle ne représente pas la pratique volontaire d’un code linguistique complet distinct, reconnu comme tel et que l’on souhaite transmettre intact aux générations futures sans interférence du standard. Les études sociolinguistiques ne font pas apparaître de jeunes couples élevant consciemment leurs enfants en gallo. Une telle différence a un sens. 

 

L’objectif des militants bretonnants est l’avènement d’une société partiellement bilingue breton-français, seule à même de sauver le breton. Un tel objectif ne peut évidemment pas être celui des militants gallos, le bilinguisme français-gallo étant quelque chose qu’on est bien en peine de concevoir. Cela fait aussi une différence d’importance.

 

Il me semble donc que c’est une erreur stratégique que de mettre le breton et le gallo sur le même plan. Le principal problème est que cela conduit immanquablement à revendiquer strictement les mêmes droits pour l’une et l’autre « langue ». Dans l’absolu, l’initiative semble tout à fait louable. Dans le contexte glottopolitique actuel, cela représente surtout un obstacle mis en travers du breton. En effet, si toutes les revendications actuelles en faveurs du breton, doivent être transposées également pour le gallo (ce que commencent déjà à faire certains militants du gallo), il me parait évident que les murs que nous avons en face de nous serons de plus en plus infranchissables. La difficulté est déjà telle pour faire reconnaître nos droits basiques en tant que bretonnants, que nos interlocuteurs (administrations et élus) ne manqueront pas de nous éconduire, au motif que telle ou telle mesure est inapplicable à la fois en Basse-Bretagne pour le breton, et en Haute-Bretagne pour le gallo (pour l’anecdote, on se souvient qu’à Rennes le projet était de rendre bilingue français-breton l’ensemble des stations de métro, une seule a été réalisée suite aux protestations de militants gallo qui ont obtenu leur station gallo).

 

La demande sociale en faveur du développement du gallo est quasi-nulle. C’est regrettable, mais on doit en tenir compte dans la formulation d’une politique linguistique. Celle-ci ne peut être, de facto, de même envergure que pour le breton. Certaines revendications avancées par le mouvement gallo sont raisonnables et justifiées (aide à la création culturelle, un intervenant dans une école de chaque communauté de communes, présence dans l’audiovisuel). D’autres en revanche laissent perplexe (Office de la langue gallèse, signalisation en gallo sur toute la Haute-Bretagne,  mise à égalité du breton et du français au Conseil régional et dans les Conseils régionaux). Cela équivaudrait à mettre en place un « bilinguisme » gallo-français, aussi pertinent je pense qu’un « bilinguisme » breton trégorrois-breton standard. En vérité, on a affaire là à des mesures qui relèvent de la symbolique et du prestige, comme le critique durement Olier Ar Mogn :

 

En choisissant délibérément de copier les revendications formulées par le mouvement brittophone et en se concentrant exclusivement sur la conquête des symboles (signalétique) visant à recevoir enfin l’onction sacrale (être reconnu comme langue autonome par rapport au français), l’on peut se demander si le mouvement gallo n’est pas en train de laisser s’échapper la proie pour mieux s’emparer de son ombre.

 

Je le rejoins aussi sur la priorité que devrait représenter le développement d’une vie culturelle en gallo, à laquelle, je pense, devrait être couplée une (re)découverte généralisée du gallo dans les écoles.

 

Une vraie vie culturelle en gallo contribuerait certainement bien plus à décomplexer la population de Bretagne orientale que l’énorme effort déployé par certains pour faire sortir le gallo de la famille des langues d’Oïl.

 

Le gallo doit être défendu, mais pour ce qu’il est, une modalité régionale de la langue française, et non pour ce qu’il n’est pas, une langue de facto distincte du français. La solution est un traitement différencié, parce que breton et gallo n’ont à mon avis pas à avoir le même statut, et leurs locuteurs les mêmes droits (les droits des gallésants devant être globalement confondus avec ceux des francophones). La Charte a été conçue dans ce sens, pour défendre et promouvoir des langues autochtones et non des variations de la langue officielle. Perdre un dialecte d’une langue, aussi dommageable soit-il, reste malgré tout moins préjudiciable que perdre une langue proprement dite.

 

Je termine en laissant la parole à Jean Sibille, qui plaide pour une approche différenciée du traitement des langues :

 

Ce dispositif est destiné à permettre l’application à chaque langue des dispositions les mieux adaptées à son cas particulier et à tenir compte des spécificités linguistiques de différents territoires. Ces possibilités d’application différenciée étaient évoquées dans le rapport Cerquiglini. Mais, finalement, le projet de ratification de la Charte, tel qu’il avait été préparé par le Gouvernement avant que le processus ne soit interrompu par la décision du Conseil constitutionnel, prévoyait l’application de trente-neuf mesures uniformément à toutes les langues, sur la totalité du territoire français. Dans l’éventualité d’une future ratification de la Charte par la France, il ne serait sans doute pas inutile de tout remettre à plat et de déterminer quelles mesures pourraient être appliquées à quelles langues, sur quelles parties du territoire national.

 

On en est bien loin, j’en conviens.

 

La parole est ouverte, notamment aux militants du gallo.

 


Komz brezhoneg d’e vugel

Kubchoù

Herie ‘meus c’hoant da lakat ar gaoz war ar pezh a vevan bemdez er gêr, komz brezhoneg deus ma bugel. Hemañ ‘neus arru daou vloaz ha pevar miz, hag er c’houlz-mañ e klakenn kalz. Chaokat a ra e c’henou ‘vat ! Ha brezhoneg a deu er-maez, koulz ha galleg.

Ne gaozean ket nemet brezhoneg dioutañ, forzh pelec’h e vefemp. E vamm-ioù-gozh ‘h eomp da welet bep sizhun, ha brezhoneg a vez eno ivez. Ti e vagerez e klev brezhoneg alies a-walc’h ivez, pa ‘vez deut endro deus e labour den an ti. Ha gwezh-ha-gwezh-all e tigasan anezhañ ganin da di brezhonegerien gozh, da dremen un tamm goude-merenn… Evel-se ac’hanta, e vez brezhoneg endro dezhañ, gant meur a den ouzhpenn. Ha brezhoneg mat.

Kalz muioc’h a c’halleg a vez evel-just : ar vamm, ar familh, ar vagerez, ar vugale all… Dam da se ‘neus ar brezhoneg un tamm dilerc’h abaoe ar penn-kentañ. E frazennoù kentañ oa en galleg, en brezhoneg zo deut reoù un nebeud sizhunvezhioù war-lerc’h. N’eus ket pell oa krog da lâret “oui” (“non” ha “nann” zo arru un tamm ‘zo dija, n’on ket kaer petra zo kaoz 😉 ). E-pad ur sizhunvezh pe div ‘neva respontet “oui” din pa c’hoûlen traoù gantañ. Bep tro e lâren “ya” war-e-lerc’h, a-wezhioù div pe deir gwezh diouzhtu. Ha prim a-walc’h eo en em laket da respont “ya” din, d’an taol kentañ.

Me a soñj din zo ur reolenn da dennañ deus se. Bep tro e lâr traoù en galleg din, ec’h adlâran war-e-lerc’h ar pezh emañ o paouez lâret. Ha lakat a ran anezhañ da lâret bern gerioù, pe tammoù frazennoù, war-ma-lerc’h. Leskel a ran anezhañ da gomz en galleg, met digas a ran dezhañ kenkent ar brezhoneg… ha lakat a ran anezhañ da gomz brezhoneg. Ma dap ar pleg-se en bihan ‘mo gounezet ur stourm (goût a oaran vo un toullad reoù all, diaesoc’h sur a-walc’h, evit ma derc’hfe d’e vrezhoneg). Gwelet ‘vo !

Ar pezh a souezh ac’hanon bremañ eo gwelet anezhañ oc’h implij an eil yezh pe eben… deus an hini zo e-fas dezhañ. Ur wezh ‘neva lâret lodennoù ar penn (“bouche”, “nez”, “yeux”, hag all), en galleg, en ur diskwel anezhe war penn e vamm, ha graet memes tra da heul en brezhoneg en ur diskwel ma bisaj. Pa lâr d’he mamm “gros dodo”, e lâr din “pezh kousk”. Ha muioc’h a draoù evel-se bemdez. Krog eo da dremen deus an eil yezh d’eben, ha ne soñje ket din e teufe ken abred-se.

Sell aze, plijadurioù bihan ar pemdez gant ur bugel divyezhek !

Le développement du bilinguisme chez mon jeune enfant… une aventure quotidienne et une expérience fantastique  !


Une “démocratie de basse intensité”

Non-collectivite-alsacePGavril2013

La France est un pays de merde, et on en a une nouvelle confirmation ce soir.

Je pense que nous avons été un certain nombre en Bretagne, et dans les autres “régions à fortes identités” (euphémisme à la con désignant ce que partout ailleurs dans le monde on appelle “minorités nationales”), à espérer que le référendum alsacien d’aujourd’hui ouvre une brèche dans la République Une et Indivisible. L’heure semblait être à une revanche du pays réel, du peuple dans sa diversité, de la démocratie véritable, sur le carcan jacobin et sa démocratie de préfecture.

A l’instigation de la droite alsacienne, et avec l’appui de la mouvance régionaliste et des verts, le référendum devait aboutir à la fusion des deux départements et du conseil régional d’Alsace. Aurait émergé un Conseil d’Alsace aux prérogatives renforcées, à même de mener des politiques ambitieuses dans divers domaines. Les économies auraient été substantielles, avec la fin des financements croisés et des doublons entre schémas départementaux et régionaux, la réduction du nombre d’élus, etc. Indubitablement, on commençait à voir apparaître le début d’une démocratie différenciée, faisant confiance à ses acteurs locaux pour s’organiser, antithèse de la République uniforme et hypercentralisée. Et puis, pour une fois qu’on demande son avis au peuple sur les questions d’organisations territoriales !

Et bien non, le monolithe républicain est bien loin de se fissurer. Les Alsaciens ont préféré le statu-quo. Dans le détail, il semblerait que le Haut-Rhin ait redouté de se retrouver sous l’influence de Strassburg. Et voilà comment on se retrouve à la case départ, en attendant un acte 3 de la décentralisation dont le but sera surtout de ne rien changer au mic-mac de l’organisation territoriale française. On la connait, la force d’inertie du jacobinisme français. Elle a encore montré aujourd’hui sa redoutable capacité de nuisance. De Mélenchon à Le Pen, en passant par tous les groupuscules et officines nationales-républicaines, le branle-bas de combat pour “maintenir l’Alsace française” était assez sidérant. En parcourant la toile ces jours-ci, on se serait crû à la veille de Valmy : “la République, Une et Indivisible, est en danger, les Allemands et autres eurocrates sont à ses portes”. Effarant.

Ce pays est mentalement ravagé par le jacobinisme. Son modèle d’organisation et de fonctionnement se révèle tous les jours plus inefficace et antidémocratique. Edwy Plenel, tirant les enseignements de l’affaire Cahuzac, parle de la France comme “d’une démocratie de basse intensité”. La très faible participation et le non au référendum alsacien en offre une preuve supplémentaire.


Ouest-France dans ses oeuvres

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Ouest-France poursuit son travail de sape de négation de la Bretagne historique, et de la Bretagne tout court. Dans l’édition du jour, on en trouve encore un exemple édifiant. Sur la couverture d’abord, où un titre annonce “Une encyclopédie du rock à l’Ouest“. Ayant entendu parler de la sortie du tome 2 de “Rok”, ouvrage à propos du rock breton, je soupçonne l’entourloupe. Ca ne rate pas, le résumé de l’article me confirme bien qu’on parle là de “l’encyclopédie du rock breton (Rok), de Nantes à Brest”.

L’article en lui-même, en page culture, offre un festival. Ouest-france, ses journalistes (l’article est signé Benoit LE BRETON, avec Philippe RICHARD et Michel TROADEC), réussissent ainsi la prouesse d’évincer presque complètement les termes “breton” et “Bretagne”… pour parler d’une encyclopédie du rock breton ! Méthodiquement. Sciemment. Ceci au profit de “l’Ouest”.

C’est parti. Le titre d’abord : “Le vrai poids des musiques rock à l’Ouest“. Puis :

“implantant à l’Ouest la plus grande concentration de ces événements festifs”

“Le hip-hop de l’Ouest a ses premières stars avec les Nantais Hocus Pocus”

“Stars de l’Ouest

“Des journalistes de l’Ouest

Avec Ouest-France, c’est le matraquage permanent. Le but, enterrer la Bretagne historique, maintenir une Bretagne croupion insignifiante, et par dessus tout, promouvoir l’Ouest, territoire qui n’existe pas mais qu’il faut faire advenir. Dans ce dessein, l’identité bretonne revendiquée est une entrave qu’il faut neutraliser. L’acte de censure manifeste du magazine Bretons de février est là pour nous le rappeler.