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Le gallo… contre le breton ?

Langues_d'oïl

 

Les désillusions s’enchaînent pour les défenseurs des langues dites « régionales ». Le président Hollande renonce à son engagement de campagne No 56 sur la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires, la loi de refondation de l’école de Vincent Peillon les « oublie »… Enfin, ces déconvenues ne sont désillusions que pour les candides qui comptaient sur un printemps des langues « de France ». On n’en prend pas le chemin. Les pessimistes de mon acabit ont une nouvelle fois raison. Et nous sommes un certain nombre à ne jamais y avoir crû, à ces promesses de la gauche française. Mitterrand en a vacciné plus d’un. Le constat que la République « Une et indivisible » et la diversité linguistique sont antithétiques est, je pense, d’une implacable lucidité.

 

Dans ce contexte de blocage, il ne me semble pas inintéressant de se pencher sur le gallo, dont le militantisme gagne légèrement en visibilité. La reconnaissance officielle par la Région du breton et du gallo comme « langues de Bretagne » en 2004, a, de ce point de vue, été un formidable encouragement pour les militants du gallo. Ces « langues de Bretagne » étant placées strictement sur le même plan, le terrain est prêt pour des revendications tendant  à copier ce qui se fait pour la langue bretonne (création d’un Office de la langue gallèse, mise à égalité du gallo et du breton au conseil régional et dans les conseils généraux de la zone gallèse, mise en place d’une signalisation en gallo sur toute la Haute-Bretagne, etc.).

 

Cette reconnaissance du gallo comme « langue » et la montée de revendications ad hoc, portées par un réseau militant très restreint, est je pense problématique. Une des personnalités de l’Office de la langue bretonne, Olier ar Mogn, avait tenté dans un texte écrit en 2000 d’interroger cette mise à égalité du breton et du gallo, qui déjà semblait poindre. Tout en refusant de qualifier le gallo de langue, il met en garde, à juste titre je pense, sur les implications en termes de politique linguistique qu’engendrerait une promotion du gallo au niveau du breton.

 

Cette affirmation [d’une Bretagne trilingue français-breton-gallo] qui, au premier abord, peut paraître anodine et inspirée par des principes de tolérance, est en réalité lourde de sens et porte en soi des implications politiques fondamentales en terme de gestion des langues dont beaucoup ne souhaitent pas prendre toute la mesure. En effet, qui dit langue dit politique linguistique ou, en d’autres termes, traitement par le politique des aspects linguistiques dans le domaine public. C’est bien en raison de ces aspects d’aménagements linguistiques que la charte du Conseil de l’Europe sur les langues régionales ou minoritaires fait explicitement le distinguo entre langue et dialectes. 

 

La cinglante réponse de l’association Bertaèyn Galeizz base son argumentation sur des linguistes pour clore tout débat. Le gallo est une langue, les travaux des linguistes le prouvent, donc la promotion du gallo au même rang que le breton est justifiée. L’enjeu est important, comme le reconnait elle-même l’association Bertaèyn Galeizz :

 

Olier ar Mogn affirme que le gallo est un dialecte du français et non une langue à part entière. Cette “querelle de mots” peut sembler anodine et accessoire. Elle a pourtant toute son importance quand il s’agit de mener une politique linguistique. 

 

Eriger le gallo au statut de langue « à part entière », différente du français, est donc essentiel pour les militants gallos. Par un certain mimétisme avec le nationalisme bretonnant, et bénéficiant d’ailleurs de la dynamique de celui-ci (le gallo est par exemple le seul idiome d’oïl reconnu par l’Education nationale), la tâche est de convaincre que le gallo est la deuxième langue nationale de Bretagne, épousant d’ailleurs sa frontière orientale. Pour cela, on a développé une graphie ad hoc, dite ELG, véritable orthographe frankenstein, tellement peu déchiffrable à partir du français qu’on a effectivement l’impression d’une langue très éloignée, voire étrangère.

 

La pormóvauncz deü galo dan la viy foraenn est yunn dez permyaerr reconaesauncz dez cauzór de galo, unn laungg q’a taéy ben de tro anhoedaéy.
Admaézoe il póron vantyaer y-éstr faraud de lór laungg an Bertaèyn e cauzae cóm ça lór cheit.

 

A comparer avec  un gallo écrit avec une orthographe francisante (passage pris au hasard dans un des livres de Daniel Giraudon), dont la compréhension ne présente guère de difficultés :

 

J’ai veue la comet, j’oulais pas la verre, j’avais pou qu’ell aurait chèye su’ maï, c’était en 14 avant la guerre. Y disaient qu’étaient une bête que la queue lui traînin à bas.

 

Gallo, langue d’oïl ou dialecte de la langue d’oïl ? La nuance est effectivement fondamentale, et pour Bertaèyn Galeizz et les autres militants du gallo, il n’y a plus de discussion possible. C’est désormais une vérité incontestable que de qualifier le gallo de langue. A l’appui de leur assertion, un Manifeste des Universitaires et des Chercheurs en faveur des langues d’oïl (2000), dont fait partie la linguiste renommée Henriette Walter.

 

Les langues minoritaires d’oïl, très distinctes du français standard, mais plus proche de lui que l’occitan et le franco-provencal, sont parlées au nord d’une ligne qui part de la Gironde, contourne le Massif Central et va en s’incurvant jusqu’au nord de la Franche-Comté.

 

Le rapport du linguiste Bernard Cerquiglini est également invoqué. Pour mémoire, ce rapport avait été commandité en 1999 par le gouvernement Jospin en vue de lister les langues devant bénéficier de la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires. Il avait ensuite été avalisé par la Direction Générale à la Langue Française et aux Langues de France en 2001.

 

Il en découle également que l’écart n’a cessé de se creuser entre le français et les variétés de la langue d’oïl, que l’on ne saurait considérer aujourd’hui comme des “dialectes du français” ; franc-comtois, normand, gallo, poitevin-saintongeais, bourguignon-morvandiau, lorrain doivent être retenus parmi les langues régionales de France ; on les qualifiera dès lors de “langues d’oïl”, en les rangeant dans la liste.

 

Il serait donc désormais scientifiquement admis que le gallo est une langue, et Bertaèyn Galeizz ne se prive de railler ceux qui en douteraient (« Le gallo est une langue d’oïl et personne de sérieux ne le conteste »). Il semblerait pourtant que cela ne soit pas aussi simple. L’article Wikipedia portant sur la langue d’oïl se garde d’ailleurs de trancher complètement (« On rencontre le terme langue d’oïl aussi bien au singulier qu’au pluriel, le terme ayant deux sens différents »).

Revenons tout d’abord sur le cas Henriette Walter, citée à l’appui de la démonstration de Bertaèyn Galeizz. Il faut d’abord rappeler que cette linguiste de grande notoriété, qui a exercé à Rennes 2,  s’obstine à utiliser le vocable de « patois » pour décrire la variété dialectale. Elle est évidemment un des derniers linguistes à le faire, et cela reste complètement  incompréhensible du point de vue scientifique. De plus, Henriette Walter transpose le raisonnement qu’elle applique à l’espace d’oïl (avec des langues d’oïl bien différenciées du français) à l’espace occitan. Elle invite ainsi à douter de l’existence d’une langue occitane, pour préférer parler d’une collection de langues d’oc distinctes les unes des autres. Fañch Broudig lui-même s’en étonne dans un compte-rendu d’ouvrage :

 

Quant aux occitanistes, ils n’y trouveront sûrement pas leur compte : H. Walter préfère parler des langues d’oc et ne fait état qu’une seule fois de l’occitan.

 

Elle n’est pas seule, puisque d’autres linguistes, dont le recommé Philippe Blanchet, se montrent partisans d’un éclatement linguistique dans l’espace occitan et répugnent à reconnaître l’existence d’une langue occitane. Jean-Pierre Cavaillé tord le cou à cette linguistique, au final très orientée :

 

Ceux-là préfèrent en général parler de langues ou de parlers d’oc au pluriel, soit qu’ils militent effectivement pour l’affirmation d’une pluralité essentielle (ce que l’on appelle faussement l’occitan, serait en fait constitué de langues séparées, distinctes, ainsi que le défend Philippe Blanchet […]), soit qu’ils se refusent à utiliser un terme, dont ils décrète qu’il est « politique » (cela semble le cas d’Henriette Walter). Le seul fait d’utiliser le singulier est dans ce dernier cas apparemment conçu comme un engagement idéologique dont la « science » doit se garder. Mais il faudrait alors nous expliquer, par des arguments scientifiques, les motifs qui interdisent d’affirmer l’existence d’une communauté linguistique suffisamment étroite pour permettre l’utilisation du singulier. Or, étonnamment, ces arguments ne sont jamais fournis, ou plus exactement, comme on le verra, invariablement, arrivé à ce point, la linguistique renonce à elle-même au profit d’une utilisation partisane des représentations sociales. 

 

Il enfonce le clou plus loin :

 

La sociolinguistique ne se contente pas d’enregistrer ces représentations (de même qu’en aucun cas on ne peut appeler sociologie l’enregistrement de ce que les acteurs sociaux disent de leur situation sociale) mais en produit, ou devrait en produire, l’analyse à la fois sociale et linguistique. C’est bien du reste ce que Blanchet prétend faire, mais ne fait pas, se limitant à prélever dans les enquêtes sociolinguistiques les données qui servent son propre engagement, qui est la défense du provençal d’abord et secondairement des autres parlers occitans comme idiomes séparés. 

 

Le rapport Cerquiglini, invoqué lui aussi par Bertaèyn Galeizz, aboutit à un total de 75 langues sur le territoire national français (métropole et colonies), dont 8 langues d’oïl. Le linguiste Jean Sibille se penche sur ce cas de figure singulier au niveau européen, en rappelant que le consensus n’existe pas sur la question langue d’oïl ou langues d’oïl, mais que dans tous les cas la Charte les considère comme dialectes de la langue officielle.

 

Le rapport Cerquiglini suggère, grâce à une interprétation extensive des notions de «langue minoritaire» et de «langue sans territoire» de retenir à côté des langues dites  «régionales» (de France métropolitaine et d’Outre-mer) ainsi que du rromani et du yiddish (langues non territorialisées, mais dont le caractère «européen» n’est pas contestable) le berbère, l’arabe «dialectal», l’arménien occidental, ainsi que le hmong, langue originaire d’Extrême-Orient mais parlée en Guyane. Ce rapport suggère aussi de prendre en compte ce qu’il appelle les «langues d’oïl», c’est-à-dire des variétés linguistiques proches de la langue standard que d’autres dénomment «dialectes d’oïl» ; or, même si l’on préfère l’expression «langues d’oïl», n’en demeure pas moins qu’il s’agit de ce que les rédacteurs de la Charte ont appelé «dialectes de la langue officielle».

 

 

La reconnaissance de ces « langues traditionnellement considérées comme des dialectes du français » rend circonspects des linguistes étrangers comme l’anglais Tim Pooley :

 

il est curieux que les conseillers du gouvernement aient même pu penser à se servir de cet accord international [la Charte] pour sauvegarder et promouvoir cette partie du patrimoine linguistique français [les dialectes d’oïl]. 

 

C’est d’autant plus surprenant que la Charte ne prend explicitement pas en compte les « dialectes de la langue officielle ». Jean Sibille avance quelques explications sur cette promotion des parlers d’oïl au rang de langue. Les raisons seraient d’ordre politique et idéologique, et guère linguistique.

 

La prise en compte de certaines langues d’origine étrangère et des «langues d’oïl» semble donc être en décalage avec l’esprit de la Charte, mais elle s’explique par un certain nombre de contraintes et de préoccupations politiques, et peut être aussi par certains a priori idéologiques. Dans un contexte qui serait marqué par une volonté affirmée de l’État de légiférer en matière linguistique et de prendre sérieusement en compte les aspirations linguistiques des citoyens, on pourrait imaginer un dispositif juridique avec différents textes adaptés à chaque cas: «langues d’oïl», langues régionales «allogènes», langues d’origine étrangère menacées, langues étrangères, etc. Dans un tel contexte, il n’aurait pas été nécessaire de prendre en compte les idiomes d’oïl et certaines langues d’origine étrangère dans le cadre de la Charte. La signature de la Charte intervenait, au contraire, dans un contexte où le gouvernement s’était engagé à signer la charte, mais où il n’y avait aucune perspective de multiplier les projets de loi sur des questions linguistiques, compte tenu des résistances et des oppositions que de telles questions n’auraient pas manqué de susciter au sein même de l’appareil d’État et du parti au pouvoir.

 

Intégrer un maximum d’idiomes dans la liste des langues concernées par la Charte présentait ainsi l’avantage d’éviter de légiférer différemment selon les catégories de langue, ce que la raison commanderait pourtant. On y reviendra. Le résultat est en tout cas que les « langues d’oïl » figurent désormais au rang de « langues régionales », au même niveau que le breton, le corse ou encore l’occitan, pour des raisons qui ne sont pas entièrement linguistiques. Elles seraient ainsi susceptibles, en cas de ratification de la charte, de bénéficier des mêmes mesures que le breton. Tim Pooley doute de son côté de la capacité à mettre en œuvre des politiques linguistiques dans des régions où l’on est déjà surpris de voir figurer l’idiome régional au rang de langue :

 

Quant aux activistes des langues collatérales en question, surpris par ce changement de cap inattendu [la reconnaissance de 8 langues d’oïl par Cerquiglini], on est en droit de douter qu’ils soient en mesure de faire face au défi de planification linguistique que constitue la reconnaissance aux termes de la Partie II de la Charte.

 

On le voit, l’assurance de Bertaèyn Galeizz dans sa réponse à Olier Ar Mogn parait déplacée. L’assertion “gallo langue d’oïl” est loin d’être une évidence, et c’est une question qui ne fait pas consensus chez les linguistes, ainsi que le rappelle Jean Sibille :

 

Il y a enfin la question des «langues d’oïl» considérées comme des variétés d’une seule langue par la tradition philologique et dialectologique, mais que certains revendiquent comme des langues autonomes (et qui correspondent à ce que la Charte appelle «dialectes de la langue officielle» et les Belges «langues régionales endogènes»).

 

Dans le prolongement de ces incertitudes, mon expérience personnelle du gallo tend à me faire considérer le gallo comme un dialecte d’oïl plutôt que comme une langue à proprement parler. Cette expérience est pour l’essentiel familiale, complétée par quelques cours de gallo à la fac. Le « patwé » que j’ai toujours entendu dans ma famille du Centre-Bretagne, aussi spécifique soit-il, ne m’a jamais paru devoir être réellement distingué du français. Bien au contraire. Sans doute, la langue que j’ai entendue pratiquer a-t-elle subie l’influence du français. Jusqu’à quel point, je n’en sais rien. La proximité entre français et gallo me semble en tout cas prendre largement le pas sur les aspects distinctifs. D’ailleurs, mon père avec son gallo n’a aucunement été traumatisé par son entrée à l’école, comme l’ont été les petits bretonnants. Preuve que le passage du gallo au français ne présente pas de grande difficulté. Si un francophone peut-être désarçonné lors de ses premiers contacts avec le gallo, la compréhension vient très rapidement. L’écart entre gallo et français ne me semble pas excéder celui existant entre breton trégorrois et breton de Basse-Cornouaille, ou breton standard par exemple (sans même parler du vannetais). Mais ce constat reste très subjectif, j’en conviens.

 

Plus objectif certainement, le fait qu’il n’y ait pas de frontière linguistique à l’est de la zone gallo. On l’arrête par convention aux frontières de la Bretagne historique, mais la langue traditionnellement parlée en  Mayenne est évidemment dans la continuité du gallo. D’ailleurs, du pays gallo jusqu’à la Wallonie, les spécialistes reconnaissent l’existence d’un continuum linguistique sans rupture, ce qui tend à montrer l’existence d’une variété dialectale plutôt que de langues plus ou moins clairement différenciées.

 

Je ne peux que donner raison à Olier Ar Mogn dans les lignes suivantes, lorsqu’il considère que le gallo relève plus d’une modalité du français que d’un véritable « code linguistique complet distinct », avec toutes les différences que cela implique en termes de pratique et de représentation :

 

La réalité du gallo, elle, est bien différente. La pratique ne rejoint pas le discours car l’emploi du gallo fait partie de la pratique francophone rurale normale, même si elle est refoulée ou niée par une partie des locuteurs ; elle ne représente pas la pratique volontaire d’un code linguistique complet distinct, reconnu comme tel et que l’on souhaite transmettre intact aux générations futures sans interférence du standard. Les études sociolinguistiques ne font pas apparaître de jeunes couples élevant consciemment leurs enfants en gallo. Une telle différence a un sens. 

 

L’objectif des militants bretonnants est l’avènement d’une société partiellement bilingue breton-français, seule à même de sauver le breton. Un tel objectif ne peut évidemment pas être celui des militants gallos, le bilinguisme français-gallo étant quelque chose qu’on est bien en peine de concevoir. Cela fait aussi une différence d’importance.

 

Il me semble donc que c’est une erreur stratégique que de mettre le breton et le gallo sur le même plan. Le principal problème est que cela conduit immanquablement à revendiquer strictement les mêmes droits pour l’une et l’autre « langue ». Dans l’absolu, l’initiative semble tout à fait louable. Dans le contexte glottopolitique actuel, cela représente surtout un obstacle mis en travers du breton. En effet, si toutes les revendications actuelles en faveurs du breton, doivent être transposées également pour le gallo (ce que commencent déjà à faire certains militants du gallo), il me parait évident que les murs que nous avons en face de nous serons de plus en plus infranchissables. La difficulté est déjà telle pour faire reconnaître nos droits basiques en tant que bretonnants, que nos interlocuteurs (administrations et élus) ne manqueront pas de nous éconduire, au motif que telle ou telle mesure est inapplicable à la fois en Basse-Bretagne pour le breton, et en Haute-Bretagne pour le gallo (pour l’anecdote, on se souvient qu’à Rennes le projet était de rendre bilingue français-breton l’ensemble des stations de métro, une seule a été réalisée suite aux protestations de militants gallo qui ont obtenu leur station gallo).

 

La demande sociale en faveur du développement du gallo est quasi-nulle. C’est regrettable, mais on doit en tenir compte dans la formulation d’une politique linguistique. Celle-ci ne peut être, de facto, de même envergure que pour le breton. Certaines revendications avancées par le mouvement gallo sont raisonnables et justifiées (aide à la création culturelle, un intervenant dans une école de chaque communauté de communes, présence dans l’audiovisuel). D’autres en revanche laissent perplexe (Office de la langue gallèse, signalisation en gallo sur toute la Haute-Bretagne,  mise à égalité du breton et du français au Conseil régional et dans les Conseils régionaux). Cela équivaudrait à mettre en place un « bilinguisme » gallo-français, aussi pertinent je pense qu’un « bilinguisme » breton trégorrois-breton standard. En vérité, on a affaire là à des mesures qui relèvent de la symbolique et du prestige, comme le critique durement Olier Ar Mogn :

 

En choisissant délibérément de copier les revendications formulées par le mouvement brittophone et en se concentrant exclusivement sur la conquête des symboles (signalétique) visant à recevoir enfin l’onction sacrale (être reconnu comme langue autonome par rapport au français), l’on peut se demander si le mouvement gallo n’est pas en train de laisser s’échapper la proie pour mieux s’emparer de son ombre.

 

Je le rejoins aussi sur la priorité que devrait représenter le développement d’une vie culturelle en gallo, à laquelle, je pense, devrait être couplée une (re)découverte généralisée du gallo dans les écoles.

 

Une vraie vie culturelle en gallo contribuerait certainement bien plus à décomplexer la population de Bretagne orientale que l’énorme effort déployé par certains pour faire sortir le gallo de la famille des langues d’Oïl.

 

Le gallo doit être défendu, mais pour ce qu’il est, une modalité régionale de la langue française, et non pour ce qu’il n’est pas, une langue de facto distincte du français. La solution est un traitement différencié, parce que breton et gallo n’ont à mon avis pas à avoir le même statut, et leurs locuteurs les mêmes droits (les droits des gallésants devant être globalement confondus avec ceux des francophones). La Charte a été conçue dans ce sens, pour défendre et promouvoir des langues autochtones et non des variations de la langue officielle. Perdre un dialecte d’une langue, aussi dommageable soit-il, reste malgré tout moins préjudiciable que perdre une langue proprement dite.

 

Je termine en laissant la parole à Jean Sibille, qui plaide pour une approche différenciée du traitement des langues :

 

Ce dispositif est destiné à permettre l’application à chaque langue des dispositions les mieux adaptées à son cas particulier et à tenir compte des spécificités linguistiques de différents territoires. Ces possibilités d’application différenciée étaient évoquées dans le rapport Cerquiglini. Mais, finalement, le projet de ratification de la Charte, tel qu’il avait été préparé par le Gouvernement avant que le processus ne soit interrompu par la décision du Conseil constitutionnel, prévoyait l’application de trente-neuf mesures uniformément à toutes les langues, sur la totalité du territoire français. Dans l’éventualité d’une future ratification de la Charte par la France, il ne serait sans doute pas inutile de tout remettre à plat et de déterminer quelles mesures pourraient être appliquées à quelles langues, sur quelles parties du territoire national.

 

On en est bien loin, j’en conviens.

 

La parole est ouverte, notamment aux militants du gallo.

 

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Ouest-France dans ses oeuvres

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Ouest-France poursuit son travail de sape de négation de la Bretagne historique, et de la Bretagne tout court. Dans l’édition du jour, on en trouve encore un exemple édifiant. Sur la couverture d’abord, où un titre annonce “Une encyclopédie du rock à l’Ouest“. Ayant entendu parler de la sortie du tome 2 de “Rok”, ouvrage à propos du rock breton, je soupçonne l’entourloupe. Ca ne rate pas, le résumé de l’article me confirme bien qu’on parle là de “l’encyclopédie du rock breton (Rok), de Nantes à Brest”.

L’article en lui-même, en page culture, offre un festival. Ouest-france, ses journalistes (l’article est signé Benoit LE BRETON, avec Philippe RICHARD et Michel TROADEC), réussissent ainsi la prouesse d’évincer presque complètement les termes “breton” et “Bretagne”… pour parler d’une encyclopédie du rock breton ! Méthodiquement. Sciemment. Ceci au profit de “l’Ouest”.

C’est parti. Le titre d’abord : “Le vrai poids des musiques rock à l’Ouest“. Puis :

“implantant à l’Ouest la plus grande concentration de ces événements festifs”

“Le hip-hop de l’Ouest a ses premières stars avec les Nantais Hocus Pocus”

“Stars de l’Ouest

“Des journalistes de l’Ouest

Avec Ouest-France, c’est le matraquage permanent. Le but, enterrer la Bretagne historique, maintenir une Bretagne croupion insignifiante, et par dessus tout, promouvoir l’Ouest, territoire qui n’existe pas mais qu’il faut faire advenir. Dans ce dessein, l’identité bretonne revendiquée est une entrave qu’il faut neutraliser. L’acte de censure manifeste du magazine Bretons de février est là pour nous le rappeler.


Au Pays Basque, l’opinion publique est loin d’être enthousiaste sur la langue

“Nous voulons vivre en basque”

Je viens de lire un article du Journal du Pays Basque (JDPB) qui vient confirmer une des idées que j’émettais dans le texte précédent : derrière les déclarations de principe en faveur de la sauvegarde des langues dites “régionales” (tout le monde s’y adonne maintenant en France, même Mélenchon et Le Pen, c’est dire), l’opinion publique est globalement méfiante, voire hostile sur la question (en plus d’être totalement ignorante). La dernière enquête socio-linguistique menée au Pays Basque (Communauté Autonome d’Euskadi, Nafarroa, Pays Basque Nord dit “français”) l’illustre très bien.

La langue basque en Iparralde (Pays Basque nord) se porte plutôt bien, si l’on observe la situation avec nos lunettes bretonnes. Le pourcentage d’élèves en filière bilingue ou immersive laisse notamment rêveur (de mémoire, l’enseignement en basque concerne près de 40% des élèves du primaire). Maintenant, si l’on adopte le point de vue d’Hegoalde (Pays Basque sud), où la langue est officielle, hyper-valorisée et abondamment pratiquée dans la zone bascophone, il y a de quoi être inquiet au vu du nombre de locuteurs qui continue de décroître et d’une pratique quotidienne de la langue en grosse difficulté (tiens donc !).

Là où l’enquête est particulièrement intéressante, et c’est ce que met en exergue l’article du JDPB, ce sont les représentations très contrastées sur la langue en Iparralde. D’une part, la promotion du basque est aujourd’hui moins bien perçue qu’en 1996 (42,3% d’opinions favorables à l’époque contre 38% en 2011). D’autre part, le nombre d’opposants à la promotion du basque gonfle, pour passer de 12,7% en 1996 à 21,3%. Cela peut paraître assez surprenant, surtout vu de chez nous où le soutien à la promotion du breton ne cesse de grandir. Dans la Communauté Autonome et en Nafarroa (bien qu’elle soit dirigée historiquement pas des partis espagnolistes hostiles au basque), le mouvement est inverse et les populations sont toujours plus favorables aux mesures de promotion. 

Cette opposition qui grandit en Iparralde (cf l’opposition à la création d’une filière bilingue dans l’école publique de Uztaritze comme autre exemple) illustre parfaitement les réticences larvées dans l’opinion publique française quant à des mesures concrètes de sauvegarde d’une langue minoritaire. Il est vrai que la langue basque est sur ce territoire incontournable, le militantisme linguistique étant très dynamique et chaque commune ou presque a son école en basque. De plus, à quelques kilomètres de là en Hegoalde, elle bénéficie d’un statut supérieur à celui de l’espagnol (chose encore plus vraie depuis que la coalition nationaliste Bildu dirige la province de Gipuzkoa). On peut donc penser qu’un certain nombre de personnes, issues pour la plupart du reste de la France (en tant que lieu de villégiature très couru, la côte basque accueille une population très importante de l’extérieur), et confrontées sur leur lieu de vie à une présence très concrète de la langue basque, affiche une hostilité claire devant ce qui leur paraît être une dérive, voire une situation anormale. Pour beaucoup de gens, qui ne font que débiter ce que le pouvoir républicain énonce, une bonne “langue régionale”, “un bon patois”, c’est une langue que l’on n’entend ni ne voit, sauf pour faire rigoler l’assemblée de temps en temps.

 

En Bretagne, on est d’autant plus favorable à la promotion de la langue bretonne qu’elle est absente du quotidien : mis à part les panneaux, les émissions du dimanche à la télé qu’on a vues une fois dans sa vie, et les écoles Diwan dont on a entendues parler au journal télévisé de TF1, la langue bretonne est sans doute quelque chose de très abstrait pour la plupart des gens. Gageons que si ces personnes étaient confrontées dans leur quotidien à une langue bretonne vivante, largement pratiquée, le soutien actuel a la langue bretonne dégringolerait comme en Iparralde.


La langue bretonne en perdition

« On l’apprend de plus en plus, mais on ne l’entend plus… »

Ces propos teintés d’amertume, je les ai entendus récemment d’une personne âgée bretonnante, qui s’étonnait de voir un jeune comme moi parler breton. Je trouve qu’ils résument parfaitement la situation de la langue bretonne. En effet, si elle gagne pas à pas du terrain dans la vie publique, sa pratique n’en recule pas moins de façon dramatique. Ce constat m’a donné l’envie de mettre sur le papier mes réflexions sur la langue bretonne.

Etat des lieux

 

Le nombre de locuteurs baisse à vitesse constante. Nous serions aujourd’hui environ 200 000 personnes connaissant le breton, la majorité d’entre-eux ayant plus de 60 ans. L’ampleur de la chute est nette quand on compare ce chiffre au million de locuteurs que connaissait la langue au début du XXe siècle. Rapporté à la population de Basse-Bretagne (environ 1,5M d’habitants), cela donne un pourcentage d’approximativement 15% de gens étant capable de le parler. Les bretonnants sont donc largement minoritaires sur le territoire historique du breton. Sur les 200 000 locuteurs actuels, quelques dizaines de milliers (30 000-40 000 ?) sont des néo-bretonnants, ayant appris de façon « non-naturelle ». Le nombre de bretonnants va vraisemblablement continuer de décroître rapidement dans les 20 années qui viennent pour se stabiliser autour de 40 000 locuteurs, soit 3% de la population de Basse-Bretagne… On est bien loin d’une langue largement partagée sur le territoire bas-breton.

La transmission familiale est depuis quelques dizaines d’années résiduelle, et ne concerne plus guère que quelques familles et parents noyés dans un océan francophone. Le contexte linguistique est tellement hostile et étouffant qu’élever son enfant en breton est une véritable gageure. Je connais trop de jeunes parents bretonnants qui ont finalement opté pour le français (certains n’ont même pas essayé de parler breton à la maison…). Le plus dur certainement est de voir des amis, extrêmement attachés à la langue, renoncer progressivement à parler breton à leurs enfants parce que tout autour d’eux les en dissuade. Etant moi-même parent, je peux confirmer que parler breton à son enfant est largement perçu comme une excentricité, et ce dans un secteur pourtant encore très bretonnant. L’enfant, lui, comprend très vite quelles places occupent l’une et l’autre langue dans la société, et il faut dès lors faire preuve d’une volonté à toute épreuve pour inverser son inclination à parler français. Deviendra-t-il locuteur ? Il n’y a malheureusement aucune certitude.

La formation de nouveaux bretonnants repose ainsi désormais complètement sur l’école et les cours pour adultes. Quelques 5000 adultes fréquentent les cours du soir ou les stages, mais une bonne partie d’entre-eux ne deviendra jamais bretonnante. Quant aux écoles bilingues ou immersives, la plus belle réussite du combat pour la langue bretonne (Dihun, Divyezh, Diwan), elles comptabilisent à elles trois 14 000 élèves sur toute la Bretagne, soit près de 5% des élèves de Basse-Bretagne. Cela signifie que 95% des enfants de Basse-Bretagne, une très large majorité donc, font leur scolarité sans contact ou presque avec la langue bretonne. La croissance de ces écoles en breton tend maintenant à se tasser, et de gros écueils demeurent comme dans le secondaire où le nombre d’élèves quittant l’enseignement en breton est conséquent, faute d’offre adéquate. Ajouté à cela le fait que ces élèves apprennent dans le cadre scolaire une langue que leur famille (pour une grande majorité) et la société n’utilisent plus, et on peut légitimement se demander combien, sur ces 14 000 élèves, seront de véritables bretonnants, et parmi ces derniers, combien utiliseront et transmettront le breton à l’âge adulte… Je crains que ces pourcentages ne soient assez déprimants.

Tout autant que les chiffres, la qualité de la langue est très inquiétante. Si le vocabulaire des locuteurs naturels est largement francisé, il n’en reste pas moins la référence sur le plan de la prononciation, de l’intonation, de la syntaxe et surtout de l’esprit de la langue. Or, le moins que l’on puisse dire, est que le breton utilisé en général par les néo-bretonnants est médiocre sur tous ces plans (il y a heureusement des exceptions). Au final, deux bretons cohabitent, celui des locuteurs natifs et celui des néo-bretonnants, et l’intercompréhension entre les deux est loin d’être évidente. Si le vocabulaire de ces derniers est « purifié » (autrement dit purgé au maximum des emprunts au français), tout le reste est lui dramatiquement francisé. Au point qu’il soit assez pénible de l’écouter, pour quiconque a dans l’oreille le breton « authentique ». Le jugement peut paraître sévère, mais on ne peut esquiver ce réel problème de la qualité de langue utilisée par la plupart des néo-bretonnants. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation de la langue, au premier rang desquels la non-transmission familiale, et je peux témoigner des efforts conséquents qu’exige l’apprentissage d’un breton “propre” alors que le bain linguistique n’existe plus. On voit clairement les problèmes que cela peut poser, particulièrement dans les écoles, beaucoup trop d’enseignants n’ayant qu’une maîtrise très insuffisante de la langue (cf le constat assez désabusé que fait Mikael Madeg dans ses derniers livres, notamment dans Parler breton à son enfant). Cependant, parler un breton approximatif ne doit absolument pas être considéré comme une fatalité, et le perfectionnement de son breton devrait être pour chaque apprenant un objectif sur le long terme.

Les querelles d’orthographes me paraissent dès lors bien vaines, d’autant plus stériles que, jusqu’à preuve du contraire, on n’apprend pas à parler correctement une langue par l’écrit. L’orthographe peurunvan a sans doute des défauts, mais c’est elle qui est employée par l’immense majorité des bretonnants lettrés, et je ne vois guère le gain au niveau linguistique qu’il y aurait à en changer. Certains la rendent pourtant responsable du breton médiocre qu’on entend actuellement, voire en font un des aspects d’une supposée novlangue, le « néo-breton », chimère forgée par le mouvement breton pour remplacer le breton authentique. L’ânerie est tellement grosse qu’elle en est devenue un argument des jacobins pour disculper l’Etat français de la destruction du breton (cf Mélenchon qui la reprend désormais à son compte). C’est ainsi que sont mis sur le même plan l’orthographe peurunvan, la création de néologismes, l’œuvre linguistique de Roparz Hemon, la mauvaise prononciation et les erreurs de syntaxes des jeunes bretonnants, les écoles Diwan, etc., tout ce qui caractériserait en somme le « néo-breton » des nationalistes et s’opposerait au breton populaire. Mon but ici n’est pas de dédouaner le mouvement breton de certaines dérives linguistiques (la purification à outrance du vocabulaire, le mépris parfois pour le breton populaire, l’entreprise pour le moins élitiste et idéologiquement douteuse de Roparz Hemon), mais d’affirmer que la cause majeure de la faible qualité de langue des néo-bretonnants ne relève pas de la politique (l’idéologie nationaliste transposée à la langue) mais de la socio-linguistique (la non-transmission familiale). Si les néo-bretonnants peinent à maîtriser le breton, c’est bien parce qu’il leur manque ce bain linguistique si indispensable. D’ailleurs, l’Occitanie connaît exactement les mêmes problèmes de qualité de langue que nous, sans que l’idéologie y ait un poids aussi important qu’ici.

Les chiffres sont donc assez parlants et montrent combien les bretonnants occupent une place marginale dans la société. Ils sont corroborés par cette impression globale, ce sentiment que le breton a terriblement reculé dans les usages sociaux. Les occasions se font de plus en plus rares de surprendre des conversation en breton. Dans les commerces, les bars, les allées de boules, on l’entend encore le breton, mais de façon très occasionnelle maintenant. Et au vu de l’âge des locuteurs, on se dit que dans une vingtaine d’années, il est envisageable que le breton ne s’entende plus nulle part. Dans les événements militants bien sûr, on continuera de le pratiquer. Mais ailleurs dans la société, la pratique orale risque fort de n’être plus que dérisoire, et revêtir un côté très exotique pour l’immense majorité des Bretons (il commence déjà à l’être). Il est sans doute là, le signe le plus fort que la langue, nous sommes irrémédiablement en train de la perdre.

Et pourtant, dans l’esprit de beaucoup, nous l’avons sauvée la langue bretonne. Les écoles Diwan, les (maigres) émissions de radio et de télé, les dictionnaires et publications en tout genre, l’Office public de la langue bretonne, les panneaux bilingues, la reconnaissance institutionnelle par la région, tout cela témoigne indubitablement d’une certaine vitalité. Au point de sans doute créer une certaine illusion sur l’état réel de la langue. Tout ces acquis gagnés depuis les années 1970 contribuent à former un écran de fumée, et nombre de Bretons considèrent sans doute trop vite la langue comme sauvée. Certes, elle continue de gagner des espaces. Sa présence écrite dans l’espace public ne cesse de croître, et c’est évidemment une bonne chose. Sur internet, son importance est même quelque peu disproportionnée par rapport à son poids sociétal réel (autour du 50e rang sur Wikipedia, campagne pour l’interface en breton de Facebook, etc.). On peut s’en réjouir, mais ces succès relèvent plus de la symbolique qu’autre chose et n’ont guère d’impact sur la société. Comme si l’on édifiait un décor quand l’essentiel se perd, la pratique quotidienne.

Quelques considérations personnelles

 

Les efforts militants ont permis quantité d’avancées, et pourtant nous avons certainement échoué. Le breton est aujourd’hui au bord du précipice. Encore que, on trouvera plus mal en point que nous.  Il est vrai que toutes les langues dites « de France » (vous savez, ces langues que la France détruit mais qu’elle s’approprie sans vergogne comme faisant partie de son “patrimoine”…) dévalent la même pente fatale. Certaines sont proches du choc final, comme l’occitan limousin (cf le splendide livre de Jan dau Melhau, Ma lenga, dont j’aurai l’occasion de parler). D’autres, tels les créoles et le basque, sont encore en haut et n’ont pas pris trop de vitesse. Nous, nous sommes au milieu de la pente, mais notre tour viendra, inéluctablement. Et ils viendront recouvrir les dépouilles de nos langues de leur drapeau tricolore. L’Hexagone est d’ores et déjà un cimetière de langues et de cultures. Il faudra bien que les responsables de cette dévastation rendent des comptes. L’Etat français au premier chef, qui a toujours tout fait pour que nos langues soient piétinées par le français, langue élue, langue du pouvoir. D’ailleurs, on nous dit et redit que nos langues sont « régionales ». « Régionales », parce que d’un échelon administratif subalterne, inférieur. Tout est dit. Nos langues sont “régionales”, donc inférieures. Leur langue est nationale, donc supérieure. Voilà comment, en France, l’on inscrit dans le marbre l’inégalité entre les langues. Ma langue, ni aucune autre, n’est régionale. Elles sont toutes nationales, parce que l’expression vivante de peuples et de nations qui ne veulent pas mourir.

Le peuple breton, on la lui a extirpé sa langue, sans anesthésie, kriz-ha-kriz. A coups de brimades et de vexations, et en la chassant de l’espace public. On lui en a greffé une nouvelle. La société rurale bas-bretonne est passée en un siècle d’un monolinguisme à un autre, du breton au français, après un bref moment diglossique (deux générations). Les Bretons, en perdant leur langue et leur âme, ont gagné le droit d’accéder à la foutue culture universelle de leur colonisateur. Surtout à leur marché du travail en fait. La Basse-Bretagne aurait fort bien pu devenir un territoire bilingue, comme d’autres autour de nous (Catalogne, Pays Basque, Frise, Pays de Galles, etc.), où les deux langues cohabiteraient à peu près harmonieusement. Mais en France, ce n’est pas comme ça que l’on envisage les choses. L’obsession pour l’unité imposait d’écraser tout ce qui différait par trop de la langue centrale. Nos langues, qui pouvaient tout dire dans toutes les sphères de la vie, ont été rabaissées au rang de patois, et leurs locuteurs frappés de bêtise. Le gâchis est grand, monumental même.

Les autres responsables de la perte du breton, ce sont les Bretons eux-mêmes. Les élites d’abord, qui de tout temps ont trahi le peuple et singé le colonisateur. Les nobles de l’Ancien régime, aveuglés par les lumières de la monarchie versaillaise, ont été les premiers à délaisser notre langue nationale. Puis les élus, les fonctionnaires, les enseignants, tous ces petits laquais de la République, ont parachevé le travail d’uniformisation en appliquant avec zèle le dogme français d’un pays – une nation – une langue. Le peuple, moqué dans sa langue et son identité, humilié par l’école, lâché par ses élites, a baissé la tête. Les rares exemples de résistance (Anjela Duval !) ne font que confirmer la règle d’une soumission complète des Bretons à l’ordre linguistique imposé. Alors, on trouve aujourd’hui des personnes qui croient que la République n’est pas foncièrement hostile aux langues minoritaires,  et mieux, qu’il ne manque pas grand-chose à la France pour se mettre à protéger et revivifier son patrimoine linguistique (cf ce courant minuscule du Front de Gauche qui milite pour les langues minoritaires). Surtout, nous disent-ils, éloignons de nous la tentation de l’autonomie régionale. C’est dans le cadre de la France centralisée, par des lois républicaines, et dans le cadre de l’Education nationale, que doit s’envisager l’avenir de nos langues. C’est notre tombe qu’ils creusent oui ! La vérité est que ces idiots utiles, en bons républicains, tentent de marier jacobinisme et diversité linguistique, autrement dit l’eau et le feu.

 

La langue est dans une situation déplorable, et tout le monde ou presque s’en accommode. La société bretonne, dirigeants politiques en tête, a presque complètement intégré le dogme républicain : le culte de la langue unique, le credo de l’unité et de l’indivisibilité de la France. L’opinion publique, façonnée par l’école et les médias, se révèle particulièrement ignorante sur un sujet comme celui des langues « régionales ». En Bretagne, nombre de préjugés, croyances et approximations circulent à propos des langues de Bretagne. Personne n’a été leur expliquer ! En France, c’est pire encore, car à la méconnaissance se rajoute la méfiance. Le peuple français a intériorisé le dégoût des élites républicaines pour les patois. Cela ne dérange personne tant que l’on en reste au stade de la comédie burlesque (cf Bienvenue chez les Ch’tis), mais dès que l’on parle de bilinguisme généralisé dans certaines régions, le Français s’insurge. Il y a bien entendu nombre de Français ouverts sur la question, mais globalement on ne peut pas dire que l’opinion publique française soit réellement favorable à une vraie diversité linguistique. D’ailleurs, les Bretons eux-mêmes, si on allait les chercher un peu, se singulariseraient-ils des Français ? On nous dit que 90% d’entre-eux sont favorables à la survie de la langue bretonne. Merveilleux. Il y a tout lieu de penser cependant que cela n’est qu’une prise de position gratuite n’engageant à pas grand-chose (ce que confirme le faible engouement populaire pour la cause de la langue bretonne, il ne faut pas se faire d’illusion). Les gens n’étant guère amenés à réfléchir sur le bilinguisme, ou ce qu’implique la sauvegarde d’une langue minoritaire, il y a fort à parier que des réticences importantes apparaîtraient avec des questions plus concrètes comme celles-là :

« êtes-vous favorable à la généralisation de l’enseignement en breton ? »

« êtes-vous d’accord avec les parents qui élèvent leurs enfants en breton ? »

« êtes-vous favorable à la possibilité d’utiliser le breton dans les services publics ? »

 

Au vu des obstacles en tout genres, notamment politiques, il semble vraisemblable que les Bretons ne se réapproprieront pas leur langue. Quand bien même la Bretagne obtenait enfin une autonomie digne de ce nom, avec de vrais moyens pour une politique linguistique, il n’est pas certain que les résultats soient au rendez-vous. Un scénario à l’irlandaise serait sans doute le plus probable, avec une population rétive à se réapproprier sa langue. L’attachement des Basques ou des Gallois a leur langue est sans commune mesure avec celui des Irlandais ou des Bretons.

 

Notre langue, nous allons la perdre, mais nous avons le devoir malgré cela de nous battre contre cette injustice et de sauver ce qui peut l’être. Tant que nous la ferons vivre, nous adresserons un formidable “MERDE” à ce pays qui veut nous rayer de la carte depuis des siècles. Leur langue française et leur francophonie, je n’en ai rien à foutre. Qu’ils crèvent. Ce ne sera que juste vengeance. La destruction de notre langue justifie toutes les destructions.

 

PS1 : j’ai écrit ce texte en français, et je m’en explique. D’une part, j’ai plus de facilité à écrire en français sur des sujets un peu complexe (et j’avoue en toute franchise que mon bilinguisme breton-français n’est pas encore équilibré ; le sera-t-il un jour ? ). D’autre part, la langue bretonne est suffisamment présente dans mon quotidien et mon environnement pour ne pas ressentir la nécessité absolue d’écrire en breton.

 

PS2 : le breton est avant tout la langue de la Basse-Bretagne. C’est sur ce territoire que devraient s’appliquer une politique linguistique ambitieuse et des droits élargis pour les bretonnants. Concernant la Haute-Bretagne, il n’est pas illogique que Nantes et Rennes, en tant que capitales bretonnes abritant de nombreux bretonnants, donne une large place à la langue. Pour le reste de la Haute-Bretagne, on ne peut faire comme si le gallo n’existait pas ou plus. et il ne me paraît pas logique et souhaitable d’aller y revendiquer du breton. Que le gallo soit valorisé sur son aire naturelle devrait être une préoccupation de tout nationaliste breton.


Rapport sur l’enseignement du et en breton

 Fañch Broudic, socio-linguiste, vient à peine de remettre son rapport sur l’enseignement du et en breton au recteur d’académie, que les réactions sont déjà nombreuses. Beaucoup en retiennent essentiellement sa préconisation d’abandonner l’écriture dite “Peurunvan”. Et ils s’en insurgent. Pour ma part, je n’ai pas d’avis tranché sur la question. J’utilise le peurunvan depuis que j’ai appris le breton, comme la plupart des néo-bretonnants. Pourtant, plus j’approfondis ma connaissance du breton, plus cette écriture m’insatisfait… Mais je continue de l’employer par facilité.

 

 Dans un petit aperçu du rapport, qui est apparemment loin de se focaliser sur la problématique de l’écriture, Broudic fait sur son blog le constat lucide que l’enseignement du breton est “dans une situation beaucoup plus précaire qu’on ne le croit”. Il me semble également que la belle courbe de croissance des effectifs bilingues de ces vingt dernières années ne doit surtout pas masquer les multiples entraves auxquelles est confronté l’enseignement en (et du) breton. Pelle-mêle : les abandons massifs en cours de scolarité bilingue (particulièrement à l’entrée en 6e), la difficulté d’ouverture de nouvelles écoles et classes, le manque criant de postulants aux concours d’enseignement, la complexité de faire apprendre le breton dans une société qui l’a rendu totalement inutile, sans parler de la qualité de la langue enseignée qui laisse franchement à désirer…

 

 Et puis, à 3% d’élèves concernés par le breton sur l’académie de Rennes (enseignement immersif, bilingue et optionnel cumulés), on peut difficilement suivre Broudic quand il énonce que ce n’est “plus un secteur marginal”. Tout est question de point de vue me direz-vous, et nous partions de zéro. Mais n’empêche… seulement 3% des jeunes Bretons apprenant leur langue à l’école dans des conditions précaires, combien de futurs bons bretonnants cela fera-t-il au final ? Sur une classe d’âge, je ne crois pas que nous atteignons 1%. Pire encore, combien d’entre-eux auront la possibilité ET la volonté de l’employer ? Allez, je préfère arrêter là le pessimisme.

 

C’est donc avec une irritation certaine que j’ai relevé ceci dans la présentation que fait Broudic de son rapport :

 L’enseignement du et en breton mobilise aujourd’hui des moyens humains, matériels et intellectuels considérables : il représente ainsi un total de 713,5 postes d’enseignants ETP sur l’Académie de Rennes.
En 2009-2010, l’Éducation nationale consacrait un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton. Pour la région Bretagne c’est 2,5 millions d’euros en 2010, et pour un département comme le Finistère c’est 1,7 million d’euros.

On perçoit évidemment que quelque chose cloche avec l’adjectif “considérables”. A l’aune de quoi peut-on qualifier les moyens mobilisés pour le breton de “considérables” ? En quoi 713,5 postes d’enseignants ETP est-il un chiffre “considérable” ? Au vu peut-être de la situation des langues de France ? Mais alors, c’est un bien mauvais étalon étant donné la situation catastrophique dans laquelle se trouve l’enseignement des langues minoritaires (où seul le corse surnage). Si Broudic sortait plus souvent de l’Hexagone et s’intéressait aux dispositifs en vigueur un peu partout en Europe pour revitaliser les langues minoritaires, il bannirait l’adjectif “considérables” pour le remplacer par “très limités”. Si pour lui les moyens en Bretagne sont “considérables”, comment qualifierait-il les moyens mobilisés dans la Communauté Autonome d’Euskadi pour le basque, où 1/3 des élèves apprend le basque en immersion, 1/3 en filière bilingue, et 1/3 en option ?

 

De même, dire que l’Education nationale “consacre un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton”, sans plus de précision, me fait rire, mais alors très jaune. Que cherche-t-il là en érigeant l’Etat français au rang de sauveur et grand mécène de notre langue (c’est en tout cas l’idée que ne manquera pas de se faire le quidam de base, et que n’hésiteront pas à reprendre nos nombreux adversaires) ?  A démontrer l’attitude volontariste et exemplaire de la France dans la défense des patois ? A flatter le commanditaire de son rapport, j’ai nommé le recteur d’Académie de Rennes ?

 

L’honnêteté aurait voulue qu’une telle assertion soit nuancée par ces quelques évidences : l’Etat n’a concédé une place au breton dans l’enseignement que sous la forte pression militante ; une petite part seulement de la somme mentionnée finance Diwan (1,7millions d’euros) ; le développement de l’enseignement bilingue public ne bénéficie d’absolument aucun soutien de l’Education nationale ; la quasi-totalité des 23 millions d’euros relève des salaires des enseignants, ayant au fil du temps remplacé des postes monolingues… Comment affirmer dans ces conditions que l’Etat “consacre un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton”, puisqu’il ne fait qu’accompagner frileusement, quand ce n’est pas freiner, le développement du breton à l’école ?!


CNN a gaoze deus ar brezhoneg / CNN s’intéresse au breton

O vervel didrouz ‘mañ ar yezhoù ‘ba ‘r Frañs, ha n’eus ket kalz tud direñjet gant se. Soñjal ‘ra da lodenn vrasañ an dud ‘mañ warne mervel, traoù kozh deus an amzer a-wezhall ma ‘h int. ‘Ba an estren-vro n’eo ket memestra. Gwirionez ar Republik n’eo ket hini ar broioù all. Ka ‘ra drol ha digomprenabl an estrañjourien ‘vije bet dic’hastet ar brezhoneg ken fonnus-se. Un neubeud mizioù goude Al Jazeera ‘h eo CNN a laka ar gaoz war ar brezhoneg… ha moarvat ne vo ket ar reoù diwezhañ da sellet a-dost deus ar “vurzhud”-se !

Reportaj CNN :

http://i.cdn.turner.com/cnn/.element/apps/cvp/3.0/swf/cnn_416x234_embed.swf?context=embed_edition&videoId=international/2010/12/13/hooper.breton.language.cnn

 

Reportaj Al Jazeera :

 

Après Al Jazeera il y a quelques mois, c’est maintenant CNN qui nous fait l’honneur de se pencher sur la langue bretonne. Comment expliquer un tel intérêt de médias aussi prestigieux envers notre pauvre langue malmenée, alors que les médias français s’en contrefichent ? Comment se fait-il que ce qui semble ici normal, inéluctable, et au fond nécessaire, c’est-à-dire la disparition programmée des “patois” de France, attire l’attention de télévisions d’envergure mondiale ?

J’ai malheureusement la conviction que ce qui les attire, c’est ce processus un peu hallucinant pour le monde occidental, et peut-être pour le monde tout court, qui a conduit une communauté linguistique d’environ un million de personnes à abandonner sa langue en l’espace d’un siècle, et ce sans violence physique. De ce point de vue, le cas breton est certainement un cas d’école. Je ne vois guère que l’exemple de l’occitan pour venir nous concurrencer dans cette triste exceptionnalité. Mais peut-être y a-t-il d’autres exemples ?

En tout cas, cette réflexion, je me l’étais déjà faite, et là j’ai l’impression d’avoir une confirmation avec cet intérêt inattendu de CNN et Al Jazeera.  Et je parie que ce n’est que le début. Je ne serais pas étonné que dans les années qui viennent, de plus en plus de chercheurs et de médias internationaux se rendent en Bretagne pour étudier ce phénomène de “suicide” linguistique assez impressionnant. Et il y a toutes les chances pour que ce tableau assez pathétique brossé de l’extérieur soit renforcé par l’image que renvoie le militantisme en faveur du breton, méritant certes mais marginal et non dépourvu de fâcheuses tendances homogénéisatrices.

 

Qu’est-ce qui est interrogé au final par cette présence de médias internationaux en Bretagne, si ce n’est l’adhésion, ou plutôt l’obéissance et la soumission proprement stupéfiante des Bretons à l’ordre républicain ? Il me semble que la réponse à cette énigme réside au fond dans cette idée tellement ancrée en France d’un Etat qui serait incarnation de la Raison, du Progrès, des valeurs civilisées, et des autres mythes républicains… Difficile de désobéir dans ce cadre !


Progression des filières bilingues bretonnes

Ouest-France

 

 

Les effectifs des classes bilingues bretonnes continuent leur progression. C’est ce dont fait état l’édition du 04 octobre de Ouest-France. Le chiffre à retenir de la rentrée 2010 est 13450, autant dire le cumul des élèves scolarisés par Diwan, l’enseignement bilingue public (Divyezh) et privé (Dihun). La croissance globale est de 3,16%, avec des disparités importantes. Quand le Morbihan reflue légèrement, la Loire-Atlantique affiche le pourcentage d’augmentation le plus important (12,45%). Le Finistère confirme son dynamisme en dépassant les 6000 élèves par rapport aux Côtes-d’Armor (3,57% de hausse) et l’Ille-et-Vilaine (1,67%). Filière par filière, Diwan arrive en tête pour la première fois depuis bien longtemps (4,77%), devant le public (3,36%) et le privé (1,85%).

 

D’autres chiffres sont à retrouver dans Ouest-France :

 

Article du 04-10-2010

 

Le gain entre la rentrée 2009 et celle de  2010 est de 415 élèves. Ce qui est plutôt encourageant, bien qu’à relativiser au vu de l’objectif de 20000 élèves annoncé il y a 6 ans par le Conseil Régional de Bretagne. De la même façon, la progression globale semble s’essouffler et marquer un léger tassement par rapport à la croissance des années 2000. On avance. Mais bien trop lentement pour inverser la tendance lourde. D’après Ofis ar Brezhoneg, 1,53% des élèves bretons sont en filière bilingue ou immersive… Soit :

– 3,46% dans le Finistère

– 2,8% dans le Morbihan

– 1,97% dans les Côtes-d’Armor

– 0,49% dans l’Ille-et-Vilaine

– 0,18% dans la Loire-Inférieure

 

Même en Basse-Bretagne, territoire historique de la langue bretonne, le constat d’un enseignement bilingue ne concernant qu’une fraction minime de la population scolaire reste malheureusement valable. C’est très préoccupant, à un moment où l’enseignement représente sans doute le dernier  espoir de revitalisation du breton, alors que la transmission familiale est désormais négligeable. Et sur ces 13450 élèves aujourd’hui en classes bilingues, combien d’entre-eux parleront de façon régulière  un bon breton à l’âge adulte ? Une portion bien trop réduite, j’en ai bien peur, noyés qu’ils seront (pour ceux qui parviendront à rester vivre  en Bretagne !) dans une société massivement francophone…

 

J’arrête là le sado-masochisme pour attirer l’attention sur une note particulièrement stimulante du socio-linguiste occitan Jean-Pierre Cavaillé, que l’on trouve à la suite de son dernier texte :  

 

 Francophonies en Limousin et plurilinguisme

 

Voici la note en question :

 “On peut cependant se demander ce que veut vraiment dire donner à entendre une chanson ou deux en occitan à des enfants auxquels on ne dit même pas que cette langue est aussi « leur » langue, une langue dont ils pourraient et devraient être les héritiers, non parce qu’ils seraient de prétendue « souche » limousine, mais parce qu’ils vivent en limousin et que la langue, à travers ses locuteurs, est liée aux lieux où elle est parlée, parce qu’elle dépend entièrement de la capacité de ceux qui parlent à la transmettre.”

 

Voilà une réflexion essentielle sur la question du rapport que  devrait entretenir une population donnée, dont ses enfants, avec “sa langue” en danger de disparition. Je souscris totalement à l’idée de cette appropriation de la langue par tous les enfants que l’on devrait rendre partout possible, voire systématique. Il n’est pas normal que la pérennité du breton ne repose que sur approximativement 3,5% des élèves de Basse-Bretagne, et que le reste (soit 96,5%) soit maintenu dans une ignorance  totale de la langue qui est parlée depuis des siècles sur ce bout de péninsule. Dans la même logique, il paraît nécessaire de responsabiliser les Bretons adultes devant le sort de leur langue.

 

Comme Jean-Pierre Cavaillé, je pense que le breton est lié à un territoire, à son territoire historique. Et de fait, en tant qu’élément vivant du patrimoine culturel, il devrait incomber aux individus qui y vivent une responsabilité  : celle de pérenniser et de faire fructifier cet héritage. Cela paraît évidemment incongru à quiconque a intégré les certitudes françaises sur ces questions linguistiques. Mais il suffit d’aller faire un tour en Catalogne, au Pays de Galles, ou au Pays Basque sud, pour se rendre compte de la prégnance dans le corps social de ce que j’appellerais un véritable devoir moral de sauvegarde et de transmission de la langue nationale (ou régionale selon les  “critères” français).

 

Nous sommes encore en Bretagne à des années-lumières d’une telle prise de conscience collective, et restons malheureusement incapables de nous émanciper  intellectuellement des schémas abrutissants du républicanisme français. La langue bretonne n’a aucun avenir dans ce cadre français anesthésiant. Dès lors, seule une reconquête par les Bretons de droits collectifs dans un premier temps, et d’une souveraineté pleine et entière dans un second temps, permettront d’inverser le déclin et la marginalisation actuels de la langue bretonne sur son territoire historique.

 


“Be Breizh”

“Be Breizh”… Voilà la toute dernière trouvaille du comité régional du tourisme de Bretagne.


Le Telegramme du lundi 9 août nous apprend en effet que la nouvelle campagne promotionnelle de la région va utiliser ce slogan, mi-anglais mi-breton, qui au final ne veut rien dire du tout. Mais ça fait moderne et branché, alors qu’est-ce que vous voulez de plus ?

Pire encore que le slogan ridicule, c’est la justification qu’en donne la présidente du Comité Régional du Tourisme (CRT), Mme Maria Vadillo, qui mérite qu’on s’y attarde :

«Je suis d’origine espagnole. Mickaël [Dodd, directeur du CRT], lui, est Britannique. La Bretagne est une terre d’accueil et d’ouverture. Pourquoi opter pour un slogan breton qui immanquablement aurait ramené à l’idée d’un repli identitaire».

Merci, ça fait plaisir ! Donc utiliser le breton pour la promotion de la Bretagne relève du repli identitaire ? Voire même peut-être, pour cette chère présidente du tourisme régional, parler breton EST du repli identitaire ? C’est ce qu’on aurait tendance à penser, en voyant que le site du CRT est disponible en 5 langues… mais aucune trace du breton !

Voici en lien une réflexion intéressante de Christian Le Meut :

http://www.agoravox.fr/actualites/info-locale/article/tourisme-be-breizh-79583

Et un texte de Jean-Pierre Cavaillé sur la pénétration de l’anglais (gage d’ouverture pour le CRT !!!) dans le domaine commercial :

http://taban.canalblog.com/archives/2010/05/12/17877487.html