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Décomposition française

une-affiche-pour-cliquer-sur-oui-la-bretagne.bzhCe lendemain d’élections me donne envie de reprendre la plume après un long silence et de me laisser aller à quelques commentaires totalement désabusés.

Narquois également. C’est con, mais chaque fois que le FN gravit un échelon dans son ascension du pouvoir, je ne peux réprimer une sauvage  et primaire jubilation intérieure. Cette République française tellement révérée, posée comme modèle à portée universelle, et en même temps sur le point de faire advenir l’extrême droite au pouvoir… quelle bonne tarte dans leur gueule à tous ces républicains de mes deux  !

Vient ensuite le temps de l’analyse. Climat de crise sociale et économique, crise démocratique, impuissance des politiques, bouleversements induits par la mondialisation… je ne m’attarderai pas, les médias étant saturés d’analyses du phénomène. Le FN premier parti de France. Une nouvelle digue vient de céder. 34% des jeunes qui sont allés voter ont voté pour Marine…

J’entends des gens en Bretagne qui se réjouissent du “faible” score du FN, d’autres encore qui voudraient être breton parce que nous semblons représenter un bastion réfractaire au FN. 18% !!! Score inimaginable il y a encore quelques années, multiplié par trois depuis les dernières régionales. Et il faut pourtant s’en réjouir. On s’est autocongratulé pendant des décennies en ce croyant immunisés. La Bretagne, complètement intégrée à l’hexagone, suit avec un temps de retard l’évolution nationale. On se prend la claque à notre tour.

Comment cela se terminera-t-il ? Mal. En France, plus ça va mal, plus on invoque la République et ses valeurs. Comme une divinité qu’on gratifie de prières avant une catastrophe inéluctable. La France est en phase de désintégration accélérée. Pas sa structure certes. L’Etat continue de corseter fermement la société. En revanche, cette dernière montre des signes plus qu’inquiétants d’implosion.

Et ces élections régionales, en Bretagne (la Région par excellence !), de quoi ont-elles accouché ? Une abstention d’environ 50%, au niveau de l’abstention en France. Une personne sur deux est restée à la maison alors que les Bretons sont soi-disant intéressés et concernés par “l’idée régionale”. Le pire n’est pas encore là. Sur 11 listes, une régionaliste (Troadeg) et deux nationalistes (Roblin et Deleon). Grosse déception chez les régionalistes avec 6 et quelques pour cent, loin des 10% requis pour participer au second tour. Chez les indépendantistes de gauche (“Bretagne en luttes”) et les indépendantistes du centre-droit (“notre chance l’indépendance”), ont se tire la bourre à 0,62 et 0,54%. Devancés par l’UPR de l’inénarrable Asselineau, Debout la France et LO. Je me souviens de certains militants bretons pérorant que les socialistes allaient payer cher la non réunification de la Bretagne dans les urnes… J’en souriais à l’époque !

Les enjeux nationaux ont comme d’habitude phagocyté les enjeux régionaux. La campagne a été rythmé par l’actualité nationale. L’absence d’un espace politique régional s’est une nouvelle fois faite sentir. La  scène médiatique régionale, rachitique et inintéressante, inféodée aux partis parisiens, ne permet pas l’avènement d’un espace de débat spécifique en Bretagne. Pour les jeunes générations, elle est carrément dépassée. On a là un nouveau problème qui se pose. Les jeunes ne lisent pas la presse régionale, ne regardent pas la télé régionale ni n’écoutent les radios régionales. Leur source d’information principale est internet, complétée par les médias parisiens. Ceux qui s’informent le font à l’échelle de la France, hormis exceptions. En conséquence, il devient impossible ou presque de toucher les jeunes bretons sur des questions relative à un projet politique spécifique en Bretagne. Dans ces conditions, ils ne peuvent se forger une opinion éclairée sur la question.

Au passage, je n’ai pu m’empêcher d’être dubitatif pendant la campagne devant l’énergie déployée (et l’argent dépensé) par les partisans de la liste Troadeg “Oui la Bretagne”. Les cartes postales, les affiches omniprésentes, les banderoles, les tractages… C’est sans doute dans mon canton la liste qui a déployé le plus d’énergie. Pour un résultat supérieur à 10% il est vrai. Néanmoins, je reste persuadé que ces modes de campagne sont définitivement dépassés et que le nombre de voix gagnées par ce biais est infime. Les gens ne se forgent plus une opinion par ce matériel de campagne. Le FN, qui n’a absolument rien fait dans le canton, pas une affiche, atteint lui 22%. Tout est dit. Ce sont les médias qui façonnent l’opinion.

A l’heure où l’indépendantisme flirte avec les 50% en Ecosse et en Catalogne, les bretons affichent eux un légitimisme navrant. La France coule et les Bretons s’y accrochent. Difficile de ne pas être extrêmement pessimiste sur l’évolution future de la société bretonne.

L’échec à peu près complet des listes “bretonnes” (quoique le score de Troadeg soit très honorable au vu des précédents) témoigne d’une chose essentielle. Il n’y a pas de traduction politique du sentiment identitaire breton. Il ne peut y en avoir. Les Bretons sont une minorité laminée, pour reprendre les termes de Ronan Koadig, évoluant dans un système politique parmi les plus efficaces historiquement (le centralisme français a longtemps été un modèle dans le monde qui a inspiré l’URSS communiste et l’Allemagne nazie).

La conséquence en est simple. La Bretagne est parfaitement intégrée à l’espace français et sa spécificité ne cesse de se diluer. Tout en France, que ce soit l’enseignement, les médias, l’administration, conduit à produire des citoyens déracinés, individus mobiles et interchangeables. La Bretagne du XXIe siècle tend inéluctablement à devenir une portion quelconque du territoire français. Quand on songe à l’exotisme que représentait la Bretagne pour les étrangers du XIXe !

Aujourd’hui, la langue bretonne survit en périphérie de la société et n’est qu’une abstraction pour l’immense majorité des Bretons (pour rappel, 95% des petits bretons n’ont absolument aucun contact avec la langue aujourd’hui). Quant au fameux chiffre des 90% de Breton se déclarant favorables au breton, tellement réconfortant mais tellement bidon, on constate au quotidien qu’il n’est qu’une prise de position gratuite sans aucune traduction concrète. Que des individus comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se positionnent similairement devrait alerter sur la vacuité d’un tel pourcentage.

La culture bretonne connait une vitalité certaine. Le problème à mon sens  est qu’elle reste cantonnée à une fraction de la société. Un exemple parmi d’autre. Le Telegramme avait fait un sondage sur les Bretons et leur pratique du fest-noz. Résultat édifiant : 80% des Bretons n’ont jamais mis les pieds dans un fest-noz. On mesure là pleinement le caractère minoritaire de la culture bretonne en Bretagne aujourd’hui. La danse bretonne est une pratique parmi d’autres comme l’est la danse country, la salsa ou la zoumba.

Là où cela me parait très problématique est que nous ne créons rien de commun dans la société. Il n’y a aucune pratique culturelle bretonne qui soit partagée par tous les Bretons. On pense à la musique et à la danse, mais on peut évoquer aussi les pratiques ludiques et sportives (gouren, palets, boules, jeux traditionnels…) qui permettent de créer du lien social. Toutes ces pratiques sont noyées au milieu de quantité d’autres. Alors qu’il faudrait hiérarchiser et valoriser les pratiques locales (en incitant les jeunes Bretons à aller vers le gouren plutôt que le judo, la boule bretonne plutôt que la pétanque…), nous n’avons pas les outils pour le faire. Dans ces conditions d’une culture bretonne très loin d’être une évidence pour les Bretons eux-mêmes, il devient extrêmement difficile de l’offrir aux nouveaux-arrivants.

Pour inverser la tendance, il faudrait au préalable régionaliser l’enseignement et instituer un bagage culturel commun à enseigner à tous les élèves aux cinq coins de la Bretagne (chansons, danses, musiques, histoire, jeux et sports…). On permettrait ainsi que les enfants qui grandissent en Bretagne aient une connaissance minimale de la culture du pays. On en est très loin. L’Education nationale reste aux commandes et une telle évolution irait contre son principe sacré d’un enseignement rigoureusement identique sur tout l’espace national. Ce serait toucher à un totem.

Que ce soit sur le plan médiatique ou sur celui de l’enseignement, nous n’avons aucun levier pour inverser la tendance actuelle d’une dilution de notre spécificité, et a fortiori susciter une conscientisation de la population sur ces questions. La jeunesse bretonne est très majoritairement française, de conscience et de culture. Elle brandit d’autant plus haut le gwenn-ha-du qu’elle n’a absolument rien d’autre pour témoigner de son sentiment d’appartenance à la Bretagne.

A cela vient se greffer une problématique que je considère comme l’aboutissement de la politique française de création d’un espace indifférencié. Jamais la mobilité inter-régionale n’a été aussi importante qu’actuellement (cf les enquêtes de l’INSEE et ses projections pour les années à venir). Et rien n’indique un ralentissement, au contraire. Avant les années 2000, la position excentrée de la Bretagne avait relativement limité ces mouvements de population qui touchaient bien plus les zones les plus dynamiques de l’hexagone.

Aujourd’hui, la Bretagne est parfaitement intégrée à ce vaste mouvement de brassage national. Ses jeunes diplômés s’en vont, des retraités prennent la place. Les métropoles bretonnes attirent des ménages et des actifs d’horizons divers, jusqu’aux campagnes qui connaissent un phénomène similaire de départs / d’installations. Le solde migratoire s’annonce dans tous les cas très positif. La conséquence est qu’une part de plus en plus importante de la population bretonne n’aura pas d’attache particulière avec la Bretagne. Un département très dynamique démographiquement comme l’Ille-Et-Vilaine ne peut que connaître à terme une baisse globale de son sentiment identitaire breton (avec les conséquences que cela comporte sur le plan du comportement politique, on le voit déjà avec un Troadeg dans l’incapacité de percer dans le pays rennais).

Le but du propos n’est pas de stigmatiser les nouveaux arrivants s’installant en Bretagne. La mobilité est un droit. Le but est plutôt de pointer les conséquences concrètes sur le plan de l’identité et de la culture bretonne d’une accélération de la mobilité inter-régionale, hyper-valorisée en France. Si les contre-exemples sont légion, il n’en reste pas moins qu’en moyenne, les gens extérieurs à la Bretagne sont moins portés à s’intéresser à la culture bretonne que les Bretons eux-mêmes. Ceci d’autant plus que notre culture n’étant guère promue officiellement, il faut faire un effort pour aller vers elle.

La conjonction de ce facteur de mobilité et des autres mentionnés plus haut (notre impuissance politique, médiatique et dans l’enseignement) me pousse à penser que notre échec est définitif. Les conditions d’un projet politique breton spécifique n’ont jamais été aussi éloignées, et le nationalisme français en pleine crispation ne laissera pas la moindre miette. Les langues de Bretagne ne se redresseront pas, le gallo sera rayé de la carte dans 30 ans et le breton continuera de végéter dans les interstices de la société. La culture bretonne continuera d’être pratiquée par une fraction de la population, l’autre lui restant complètement étrangère. Et nous subirons de plus en plus fort les soubresauts de la décomposition française.

Comme beaucoup de militants l’ont déjà mis en acte, je prône l’abandon du politique pour se replier sur le culturel afin de sauver ce qui peut l’être. Toute ambition politique et culturelle pour la Bretagne peut dorénavant être oubliée.

 

 

 

 

 

 

 

 

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La culture “country” en vogue

membres de l’association “Phare West an Trev” à Ploueg-An-Trev

Que se passe-t-il quand une culture populaire décline ? Eh bien une autre culture, véhiculée par les médias de masse celle-là, vient combler l’espace laissé vide. C’est ainsi que l’on voit fleurir un peu partout en Bretagne des associations promouvant la culture “country”. Et comme aux Etats-Unis, cette culture se diffuse majoritairement dans les zones rurales (cf une liste non exhaustive des clubs en Côtes d’Armor : Trévé, Sant Gelven, Rostrenn, Plounevez-Kintin, Coetmieux, Aucaleuc, Pleumeur-Bodou, Goméné, Lanfain, Lannuon, Ploujean, Pont-Melvez, Ploueg-An-Trev, etc.).

Que recouvre cette culture d’origine US ? Regarder le programme du festival country organisé à Ploueg-An-Trev ce samedi permet de se faire une idée. D’ailleurs, l’intitulé assez ridicule présentant la journée est assez explicite : “un rendez-vous western, attention cow-boy, ça va chauffer dans les Tiags”. Concrètement, l’amateur de culture “country” et les curieux qui iront y faire un tour auront droit à un concert de musique country et à des stands divers : “western, amérindien, tir à l’arc, motos et voitures américaines, promenades à dos de poney, démonstration et initiation à la danse country, taureau mécanique, structure gonflable, etc.” En somme, un joyeux mélange de pratiques et de produits plus ou moins culturels made in USA, dont on perçoit très vite la superficialité de l’ensemble. Est-ce étonnant quand ces aficionados sucent leur passion majoritairement par le biais de productions cinématographiques ?

La culture amérindienne semble approchée, mais on se demande bien comment. Ou plutôt, on a une petite idée en voyant l’affiche du festival rendant hommage à John Wayne. Dans la culture “country”, le western est un élément central. Pas le western spaghetti, mais bien le bon vieux western à la mode Hollywood dans lequel le héros yankee dézingue du sauvage par dizaines. Partant de là, on se doute que la place de la culture amérindienne dans la culture country ne peut être qu’anecdotique, car appréhendée par les mêmes clichés que ceux véhiculés par Hollywood. Les amateurs de country s’intéressent-ils réellement à la culture des peuples amérindiens et à l’histoire de leur massacre ? Exceptions mises à part, permettez-moi d’émettre un doute. Car quand on aime cette culture, c’est bien au cow-boy qu’on s’identifie, à cette figure cinématographique US qui traverse les époques, des westerns de John Wayne à la série Dallas (cf le costume de rigueur de l’amateur de culture country : chapeau texan, santiags, etc.).

La diffusion de cette sous-culture américaine en Bretagne est en tous les cas large. Près d’une dizaine d’événements par mois sont qualifiés de “country”, dont des festivals d’importance comme Bain de Bretagne (40 000 visiteurs tous les ans), sans compter les cours de danse hebdomadaires dans de nombreuses communes. A Ploubêr, le maire a récemment donné raison à l’association de danse country locale contre l’association de culture bretonne Min Rann. Cette dernière se voit obligée de délocaliser ses causeries en breton à Plouilio. Le symbole est fort. Le monde occidental s’uniformise par l’entremise des mass médias, on singe bêtement l’american way of life, et on laisse crever l’inestimable trésor que représente notre culture populaire.