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La langue bretonne en perdition

« On l’apprend de plus en plus, mais on ne l’entend plus… »

Ces propos teintés d’amertume, je les ai entendus récemment d’une personne âgée bretonnante, qui s’étonnait de voir un jeune comme moi parler breton. Je trouve qu’ils résument parfaitement la situation de la langue bretonne. En effet, si elle gagne pas à pas du terrain dans la vie publique, sa pratique n’en recule pas moins de façon dramatique. Ce constat m’a donné l’envie de mettre sur le papier mes réflexions sur la langue bretonne.

Etat des lieux

 

Le nombre de locuteurs baisse à vitesse constante. Nous serions aujourd’hui environ 200 000 personnes connaissant le breton, la majorité d’entre-eux ayant plus de 60 ans. L’ampleur de la chute est nette quand on compare ce chiffre au million de locuteurs que connaissait la langue au début du XXe siècle. Rapporté à la population de Basse-Bretagne (environ 1,5M d’habitants), cela donne un pourcentage d’approximativement 15% de gens étant capable de le parler. Les bretonnants sont donc largement minoritaires sur le territoire historique du breton. Sur les 200 000 locuteurs actuels, quelques dizaines de milliers (30 000-40 000 ?) sont des néo-bretonnants, ayant appris de façon « non-naturelle ». Le nombre de bretonnants va vraisemblablement continuer de décroître rapidement dans les 20 années qui viennent pour se stabiliser autour de 40 000 locuteurs, soit 3% de la population de Basse-Bretagne… On est bien loin d’une langue largement partagée sur le territoire bas-breton.

La transmission familiale est depuis quelques dizaines d’années résiduelle, et ne concerne plus guère que quelques familles et parents noyés dans un océan francophone. Le contexte linguistique est tellement hostile et étouffant qu’élever son enfant en breton est une véritable gageure. Je connais trop de jeunes parents bretonnants qui ont finalement opté pour le français (certains n’ont même pas essayé de parler breton à la maison…). Le plus dur certainement est de voir des amis, extrêmement attachés à la langue, renoncer progressivement à parler breton à leurs enfants parce que tout autour d’eux les en dissuade. Etant moi-même parent, je peux confirmer que parler breton à son enfant est largement perçu comme une excentricité, et ce dans un secteur pourtant encore très bretonnant. L’enfant, lui, comprend très vite quelles places occupent l’une et l’autre langue dans la société, et il faut dès lors faire preuve d’une volonté à toute épreuve pour inverser son inclination à parler français. Deviendra-t-il locuteur ? Il n’y a malheureusement aucune certitude.

La formation de nouveaux bretonnants repose ainsi désormais complètement sur l’école et les cours pour adultes. Quelques 5000 adultes fréquentent les cours du soir ou les stages, mais une bonne partie d’entre-eux ne deviendra jamais bretonnante. Quant aux écoles bilingues ou immersives, la plus belle réussite du combat pour la langue bretonne (Dihun, Divyezh, Diwan), elles comptabilisent à elles trois 14 000 élèves sur toute la Bretagne, soit près de 5% des élèves de Basse-Bretagne. Cela signifie que 95% des enfants de Basse-Bretagne, une très large majorité donc, font leur scolarité sans contact ou presque avec la langue bretonne. La croissance de ces écoles en breton tend maintenant à se tasser, et de gros écueils demeurent comme dans le secondaire où le nombre d’élèves quittant l’enseignement en breton est conséquent, faute d’offre adéquate. Ajouté à cela le fait que ces élèves apprennent dans le cadre scolaire une langue que leur famille (pour une grande majorité) et la société n’utilisent plus, et on peut légitimement se demander combien, sur ces 14 000 élèves, seront de véritables bretonnants, et parmi ces derniers, combien utiliseront et transmettront le breton à l’âge adulte… Je crains que ces pourcentages ne soient assez déprimants.

Tout autant que les chiffres, la qualité de la langue est très inquiétante. Si le vocabulaire des locuteurs naturels est largement francisé, il n’en reste pas moins la référence sur le plan de la prononciation, de l’intonation, de la syntaxe et surtout de l’esprit de la langue. Or, le moins que l’on puisse dire, est que le breton utilisé en général par les néo-bretonnants est médiocre sur tous ces plans (il y a heureusement des exceptions). Au final, deux bretons cohabitent, celui des locuteurs natifs et celui des néo-bretonnants, et l’intercompréhension entre les deux est loin d’être évidente. Si le vocabulaire de ces derniers est « purifié » (autrement dit purgé au maximum des emprunts au français), tout le reste est lui dramatiquement francisé. Au point qu’il soit assez pénible de l’écouter, pour quiconque a dans l’oreille le breton « authentique ». Le jugement peut paraître sévère, mais on ne peut esquiver ce réel problème de la qualité de langue utilisée par la plupart des néo-bretonnants. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation de la langue, au premier rang desquels la non-transmission familiale, et je peux témoigner des efforts conséquents qu’exige l’apprentissage d’un breton “propre” alors que le bain linguistique n’existe plus. On voit clairement les problèmes que cela peut poser, particulièrement dans les écoles, beaucoup trop d’enseignants n’ayant qu’une maîtrise très insuffisante de la langue (cf le constat assez désabusé que fait Mikael Madeg dans ses derniers livres, notamment dans Parler breton à son enfant). Cependant, parler un breton approximatif ne doit absolument pas être considéré comme une fatalité, et le perfectionnement de son breton devrait être pour chaque apprenant un objectif sur le long terme.

Les querelles d’orthographes me paraissent dès lors bien vaines, d’autant plus stériles que, jusqu’à preuve du contraire, on n’apprend pas à parler correctement une langue par l’écrit. L’orthographe peurunvan a sans doute des défauts, mais c’est elle qui est employée par l’immense majorité des bretonnants lettrés, et je ne vois guère le gain au niveau linguistique qu’il y aurait à en changer. Certains la rendent pourtant responsable du breton médiocre qu’on entend actuellement, voire en font un des aspects d’une supposée novlangue, le « néo-breton », chimère forgée par le mouvement breton pour remplacer le breton authentique. L’ânerie est tellement grosse qu’elle en est devenue un argument des jacobins pour disculper l’Etat français de la destruction du breton (cf Mélenchon qui la reprend désormais à son compte). C’est ainsi que sont mis sur le même plan l’orthographe peurunvan, la création de néologismes, l’œuvre linguistique de Roparz Hemon, la mauvaise prononciation et les erreurs de syntaxes des jeunes bretonnants, les écoles Diwan, etc., tout ce qui caractériserait en somme le « néo-breton » des nationalistes et s’opposerait au breton populaire. Mon but ici n’est pas de dédouaner le mouvement breton de certaines dérives linguistiques (la purification à outrance du vocabulaire, le mépris parfois pour le breton populaire, l’entreprise pour le moins élitiste et idéologiquement douteuse de Roparz Hemon), mais d’affirmer que la cause majeure de la faible qualité de langue des néo-bretonnants ne relève pas de la politique (l’idéologie nationaliste transposée à la langue) mais de la socio-linguistique (la non-transmission familiale). Si les néo-bretonnants peinent à maîtriser le breton, c’est bien parce qu’il leur manque ce bain linguistique si indispensable. D’ailleurs, l’Occitanie connaît exactement les mêmes problèmes de qualité de langue que nous, sans que l’idéologie y ait un poids aussi important qu’ici.

Les chiffres sont donc assez parlants et montrent combien les bretonnants occupent une place marginale dans la société. Ils sont corroborés par cette impression globale, ce sentiment que le breton a terriblement reculé dans les usages sociaux. Les occasions se font de plus en plus rares de surprendre des conversation en breton. Dans les commerces, les bars, les allées de boules, on l’entend encore le breton, mais de façon très occasionnelle maintenant. Et au vu de l’âge des locuteurs, on se dit que dans une vingtaine d’années, il est envisageable que le breton ne s’entende plus nulle part. Dans les événements militants bien sûr, on continuera de le pratiquer. Mais ailleurs dans la société, la pratique orale risque fort de n’être plus que dérisoire, et revêtir un côté très exotique pour l’immense majorité des Bretons (il commence déjà à l’être). Il est sans doute là, le signe le plus fort que la langue, nous sommes irrémédiablement en train de la perdre.

Et pourtant, dans l’esprit de beaucoup, nous l’avons sauvée la langue bretonne. Les écoles Diwan, les (maigres) émissions de radio et de télé, les dictionnaires et publications en tout genre, l’Office public de la langue bretonne, les panneaux bilingues, la reconnaissance institutionnelle par la région, tout cela témoigne indubitablement d’une certaine vitalité. Au point de sans doute créer une certaine illusion sur l’état réel de la langue. Tout ces acquis gagnés depuis les années 1970 contribuent à former un écran de fumée, et nombre de Bretons considèrent sans doute trop vite la langue comme sauvée. Certes, elle continue de gagner des espaces. Sa présence écrite dans l’espace public ne cesse de croître, et c’est évidemment une bonne chose. Sur internet, son importance est même quelque peu disproportionnée par rapport à son poids sociétal réel (autour du 50e rang sur Wikipedia, campagne pour l’interface en breton de Facebook, etc.). On peut s’en réjouir, mais ces succès relèvent plus de la symbolique qu’autre chose et n’ont guère d’impact sur la société. Comme si l’on édifiait un décor quand l’essentiel se perd, la pratique quotidienne.

Quelques considérations personnelles

 

Les efforts militants ont permis quantité d’avancées, et pourtant nous avons certainement échoué. Le breton est aujourd’hui au bord du précipice. Encore que, on trouvera plus mal en point que nous.  Il est vrai que toutes les langues dites « de France » (vous savez, ces langues que la France détruit mais qu’elle s’approprie sans vergogne comme faisant partie de son “patrimoine”…) dévalent la même pente fatale. Certaines sont proches du choc final, comme l’occitan limousin (cf le splendide livre de Jan dau Melhau, Ma lenga, dont j’aurai l’occasion de parler). D’autres, tels les créoles et le basque, sont encore en haut et n’ont pas pris trop de vitesse. Nous, nous sommes au milieu de la pente, mais notre tour viendra, inéluctablement. Et ils viendront recouvrir les dépouilles de nos langues de leur drapeau tricolore. L’Hexagone est d’ores et déjà un cimetière de langues et de cultures. Il faudra bien que les responsables de cette dévastation rendent des comptes. L’Etat français au premier chef, qui a toujours tout fait pour que nos langues soient piétinées par le français, langue élue, langue du pouvoir. D’ailleurs, on nous dit et redit que nos langues sont « régionales ». « Régionales », parce que d’un échelon administratif subalterne, inférieur. Tout est dit. Nos langues sont “régionales”, donc inférieures. Leur langue est nationale, donc supérieure. Voilà comment, en France, l’on inscrit dans le marbre l’inégalité entre les langues. Ma langue, ni aucune autre, n’est régionale. Elles sont toutes nationales, parce que l’expression vivante de peuples et de nations qui ne veulent pas mourir.

Le peuple breton, on la lui a extirpé sa langue, sans anesthésie, kriz-ha-kriz. A coups de brimades et de vexations, et en la chassant de l’espace public. On lui en a greffé une nouvelle. La société rurale bas-bretonne est passée en un siècle d’un monolinguisme à un autre, du breton au français, après un bref moment diglossique (deux générations). Les Bretons, en perdant leur langue et leur âme, ont gagné le droit d’accéder à la foutue culture universelle de leur colonisateur. Surtout à leur marché du travail en fait. La Basse-Bretagne aurait fort bien pu devenir un territoire bilingue, comme d’autres autour de nous (Catalogne, Pays Basque, Frise, Pays de Galles, etc.), où les deux langues cohabiteraient à peu près harmonieusement. Mais en France, ce n’est pas comme ça que l’on envisage les choses. L’obsession pour l’unité imposait d’écraser tout ce qui différait par trop de la langue centrale. Nos langues, qui pouvaient tout dire dans toutes les sphères de la vie, ont été rabaissées au rang de patois, et leurs locuteurs frappés de bêtise. Le gâchis est grand, monumental même.

Les autres responsables de la perte du breton, ce sont les Bretons eux-mêmes. Les élites d’abord, qui de tout temps ont trahi le peuple et singé le colonisateur. Les nobles de l’Ancien régime, aveuglés par les lumières de la monarchie versaillaise, ont été les premiers à délaisser notre langue nationale. Puis les élus, les fonctionnaires, les enseignants, tous ces petits laquais de la République, ont parachevé le travail d’uniformisation en appliquant avec zèle le dogme français d’un pays – une nation – une langue. Le peuple, moqué dans sa langue et son identité, humilié par l’école, lâché par ses élites, a baissé la tête. Les rares exemples de résistance (Anjela Duval !) ne font que confirmer la règle d’une soumission complète des Bretons à l’ordre linguistique imposé. Alors, on trouve aujourd’hui des personnes qui croient que la République n’est pas foncièrement hostile aux langues minoritaires,  et mieux, qu’il ne manque pas grand-chose à la France pour se mettre à protéger et revivifier son patrimoine linguistique (cf ce courant minuscule du Front de Gauche qui milite pour les langues minoritaires). Surtout, nous disent-ils, éloignons de nous la tentation de l’autonomie régionale. C’est dans le cadre de la France centralisée, par des lois républicaines, et dans le cadre de l’Education nationale, que doit s’envisager l’avenir de nos langues. C’est notre tombe qu’ils creusent oui ! La vérité est que ces idiots utiles, en bons républicains, tentent de marier jacobinisme et diversité linguistique, autrement dit l’eau et le feu.

 

La langue est dans une situation déplorable, et tout le monde ou presque s’en accommode. La société bretonne, dirigeants politiques en tête, a presque complètement intégré le dogme républicain : le culte de la langue unique, le credo de l’unité et de l’indivisibilité de la France. L’opinion publique, façonnée par l’école et les médias, se révèle particulièrement ignorante sur un sujet comme celui des langues « régionales ». En Bretagne, nombre de préjugés, croyances et approximations circulent à propos des langues de Bretagne. Personne n’a été leur expliquer ! En France, c’est pire encore, car à la méconnaissance se rajoute la méfiance. Le peuple français a intériorisé le dégoût des élites républicaines pour les patois. Cela ne dérange personne tant que l’on en reste au stade de la comédie burlesque (cf Bienvenue chez les Ch’tis), mais dès que l’on parle de bilinguisme généralisé dans certaines régions, le Français s’insurge. Il y a bien entendu nombre de Français ouverts sur la question, mais globalement on ne peut pas dire que l’opinion publique française soit réellement favorable à une vraie diversité linguistique. D’ailleurs, les Bretons eux-mêmes, si on allait les chercher un peu, se singulariseraient-ils des Français ? On nous dit que 90% d’entre-eux sont favorables à la survie de la langue bretonne. Merveilleux. Il y a tout lieu de penser cependant que cela n’est qu’une prise de position gratuite n’engageant à pas grand-chose (ce que confirme le faible engouement populaire pour la cause de la langue bretonne, il ne faut pas se faire d’illusion). Les gens n’étant guère amenés à réfléchir sur le bilinguisme, ou ce qu’implique la sauvegarde d’une langue minoritaire, il y a fort à parier que des réticences importantes apparaîtraient avec des questions plus concrètes comme celles-là :

« êtes-vous favorable à la généralisation de l’enseignement en breton ? »

« êtes-vous d’accord avec les parents qui élèvent leurs enfants en breton ? »

« êtes-vous favorable à la possibilité d’utiliser le breton dans les services publics ? »

 

Au vu des obstacles en tout genres, notamment politiques, il semble vraisemblable que les Bretons ne se réapproprieront pas leur langue. Quand bien même la Bretagne obtenait enfin une autonomie digne de ce nom, avec de vrais moyens pour une politique linguistique, il n’est pas certain que les résultats soient au rendez-vous. Un scénario à l’irlandaise serait sans doute le plus probable, avec une population rétive à se réapproprier sa langue. L’attachement des Basques ou des Gallois a leur langue est sans commune mesure avec celui des Irlandais ou des Bretons.

 

Notre langue, nous allons la perdre, mais nous avons le devoir malgré cela de nous battre contre cette injustice et de sauver ce qui peut l’être. Tant que nous la ferons vivre, nous adresserons un formidable “MERDE” à ce pays qui veut nous rayer de la carte depuis des siècles. Leur langue française et leur francophonie, je n’en ai rien à foutre. Qu’ils crèvent. Ce ne sera que juste vengeance. La destruction de notre langue justifie toutes les destructions.

 

PS1 : j’ai écrit ce texte en français, et je m’en explique. D’une part, j’ai plus de facilité à écrire en français sur des sujets un peu complexe (et j’avoue en toute franchise que mon bilinguisme breton-français n’est pas encore équilibré ; le sera-t-il un jour ? ). D’autre part, la langue bretonne est suffisamment présente dans mon quotidien et mon environnement pour ne pas ressentir la nécessité absolue d’écrire en breton.

 

PS2 : le breton est avant tout la langue de la Basse-Bretagne. C’est sur ce territoire que devraient s’appliquer une politique linguistique ambitieuse et des droits élargis pour les bretonnants. Concernant la Haute-Bretagne, il n’est pas illogique que Nantes et Rennes, en tant que capitales bretonnes abritant de nombreux bretonnants, donne une large place à la langue. Pour le reste de la Haute-Bretagne, on ne peut faire comme si le gallo n’existait pas ou plus. et il ne me paraît pas logique et souhaitable d’aller y revendiquer du breton. Que le gallo soit valorisé sur son aire naturelle devrait être une préoccupation de tout nationaliste breton.

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Progression des filières bilingues bretonnes

Ouest-France

 

 

Les effectifs des classes bilingues bretonnes continuent leur progression. C’est ce dont fait état l’édition du 04 octobre de Ouest-France. Le chiffre à retenir de la rentrée 2010 est 13450, autant dire le cumul des élèves scolarisés par Diwan, l’enseignement bilingue public (Divyezh) et privé (Dihun). La croissance globale est de 3,16%, avec des disparités importantes. Quand le Morbihan reflue légèrement, la Loire-Atlantique affiche le pourcentage d’augmentation le plus important (12,45%). Le Finistère confirme son dynamisme en dépassant les 6000 élèves par rapport aux Côtes-d’Armor (3,57% de hausse) et l’Ille-et-Vilaine (1,67%). Filière par filière, Diwan arrive en tête pour la première fois depuis bien longtemps (4,77%), devant le public (3,36%) et le privé (1,85%).

 

D’autres chiffres sont à retrouver dans Ouest-France :

 

Article du 04-10-2010

 

Le gain entre la rentrée 2009 et celle de  2010 est de 415 élèves. Ce qui est plutôt encourageant, bien qu’à relativiser au vu de l’objectif de 20000 élèves annoncé il y a 6 ans par le Conseil Régional de Bretagne. De la même façon, la progression globale semble s’essouffler et marquer un léger tassement par rapport à la croissance des années 2000. On avance. Mais bien trop lentement pour inverser la tendance lourde. D’après Ofis ar Brezhoneg, 1,53% des élèves bretons sont en filière bilingue ou immersive… Soit :

– 3,46% dans le Finistère

– 2,8% dans le Morbihan

– 1,97% dans les Côtes-d’Armor

– 0,49% dans l’Ille-et-Vilaine

– 0,18% dans la Loire-Inférieure

 

Même en Basse-Bretagne, territoire historique de la langue bretonne, le constat d’un enseignement bilingue ne concernant qu’une fraction minime de la population scolaire reste malheureusement valable. C’est très préoccupant, à un moment où l’enseignement représente sans doute le dernier  espoir de revitalisation du breton, alors que la transmission familiale est désormais négligeable. Et sur ces 13450 élèves aujourd’hui en classes bilingues, combien d’entre-eux parleront de façon régulière  un bon breton à l’âge adulte ? Une portion bien trop réduite, j’en ai bien peur, noyés qu’ils seront (pour ceux qui parviendront à rester vivre  en Bretagne !) dans une société massivement francophone…

 

J’arrête là le sado-masochisme pour attirer l’attention sur une note particulièrement stimulante du socio-linguiste occitan Jean-Pierre Cavaillé, que l’on trouve à la suite de son dernier texte :  

 

 Francophonies en Limousin et plurilinguisme

 

Voici la note en question :

 “On peut cependant se demander ce que veut vraiment dire donner à entendre une chanson ou deux en occitan à des enfants auxquels on ne dit même pas que cette langue est aussi « leur » langue, une langue dont ils pourraient et devraient être les héritiers, non parce qu’ils seraient de prétendue « souche » limousine, mais parce qu’ils vivent en limousin et que la langue, à travers ses locuteurs, est liée aux lieux où elle est parlée, parce qu’elle dépend entièrement de la capacité de ceux qui parlent à la transmettre.”

 

Voilà une réflexion essentielle sur la question du rapport que  devrait entretenir une population donnée, dont ses enfants, avec “sa langue” en danger de disparition. Je souscris totalement à l’idée de cette appropriation de la langue par tous les enfants que l’on devrait rendre partout possible, voire systématique. Il n’est pas normal que la pérennité du breton ne repose que sur approximativement 3,5% des élèves de Basse-Bretagne, et que le reste (soit 96,5%) soit maintenu dans une ignorance  totale de la langue qui est parlée depuis des siècles sur ce bout de péninsule. Dans la même logique, il paraît nécessaire de responsabiliser les Bretons adultes devant le sort de leur langue.

 

Comme Jean-Pierre Cavaillé, je pense que le breton est lié à un territoire, à son territoire historique. Et de fait, en tant qu’élément vivant du patrimoine culturel, il devrait incomber aux individus qui y vivent une responsabilité  : celle de pérenniser et de faire fructifier cet héritage. Cela paraît évidemment incongru à quiconque a intégré les certitudes françaises sur ces questions linguistiques. Mais il suffit d’aller faire un tour en Catalogne, au Pays de Galles, ou au Pays Basque sud, pour se rendre compte de la prégnance dans le corps social de ce que j’appellerais un véritable devoir moral de sauvegarde et de transmission de la langue nationale (ou régionale selon les  “critères” français).

 

Nous sommes encore en Bretagne à des années-lumières d’une telle prise de conscience collective, et restons malheureusement incapables de nous émanciper  intellectuellement des schémas abrutissants du républicanisme français. La langue bretonne n’a aucun avenir dans ce cadre français anesthésiant. Dès lors, seule une reconquête par les Bretons de droits collectifs dans un premier temps, et d’une souveraineté pleine et entière dans un second temps, permettront d’inverser le déclin et la marginalisation actuels de la langue bretonne sur son territoire historique.