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Le peuple breton et sa langue

monument Tregrom

Dans mon dernier post, j’évoquais ce bretonnant anonyme de Plouared, malheureusement disparu trop tôt. Ancien artisan, cet homme faisait partie du petit peuple de Basse-Bretagne. Sans être militant, il n’en était pas moins viscéralement attaché à sa langue. J’avais eu, il y a trois ans, un merveilleux aperçu de l’affection qu’il portait à la langue du pays. Ma visite de janvier à sa veuve me le confirmât. “Il aimait tellement parler breton !”. Et puis, gravés par lui à n’en pas douter, ces quelques mots dans la pierre : “ar huz-eol”. Juste quelques mots, mais qui disaient avec force son amour pour la langue bretonne.

Ces marques d’affection, j’en constate fréquemment dans ma commune. Je vais en faire une petite compilation ci-dessous. Les commentaires négatifs du genre “il serait plus utile d’apprendre le chinois !” ou “on est en France, on parle français !”, sont eux assez exceptionnels. Il est assez vain d’en tirer une règle générale, et de proclamer que le peuple breton serait indéfectiblement attaché à sa langue. On sait bien que ce n’est pas le cas. Si ça l’avait été, comme au Pays de Galles ou au Pays Basque, la langue se serait autrement mieux maintenue. Mais quand même. Toutes ces petites anecdotes tendent à montrer qu’une partie non négligeable du peuple breton conserve un attachement certain envers la langue, sans pour autant s’insérer dans le discours ou la pratique militante.

Certes, le peuple breton a abandonné sa langue pour lui substituer le français. L’a-t-il fait avec enthousiasme ? C’est ce qu’on serait tenté de croire à entendre certains spécialistes de la question. Voici ce qu’écrivait Fanch Broudig dans le magazine Bretons de décembre 2013 :

Comment expliquer que cette pratique [le symbole] a duré pourtant, en ce qui concerne la Bretagne, pendant plus de cent cinquante ans ?

Cela répondait à une demande sociale. Il y avait une demande évidente pour l’apprentissage du français. Au point que même les initiatives qui ont été prises parfois, notamment dans l’enseignement privé, d’élaborer une méthode d’apprentissage bilingue, pour apprendre le français par le breton, ont été abandonnées. Parce que les parents disaient : on envoie nos enfants à l’école, ce n’est pas pour apprendre le breton, c’est pour apprendre le français.

Sa réponse entre curieusement en résonance avec un exemple que prit Henri Guaino lors de sa violente diatribe du 23 janvier 2014 à l’assemblée nationale contre la ratification de la Charte européenne des langues régionales :

Je voudrais finir par une autre histoire, racontée par Aimé Césaire. Un jour, visitant une école, il rencontra une femme et il lui dit : « On va enseigner le créole à l’école. Êtes-vous contente ? » Et elle lui répondit : « Moi, contente ? Non. Parce que si j’envoie mon enfant à l’école, ce n’est pas pour lui apprendre le créole, mais le français. Le créole, c’est moi qui le lui enseigne, et chez moi ! »

Au passage, on fera remarquer que la mère dit transmettre activement le créole à la maison. Cela fait une différence importante avec le cas breton. Pour le reste, on retrouve le même processus diglossique à l’œuvre en Bretagne et en Martinique, qui conduit les familles à refuser que leur propre langue soit enseignée à l’école.

Que Guaino se contente de cette anecdote brute sans proposer d’éléments de compréhension n’est guère étonnant. Son propos n’est pas d’expliquer la situation diglossique qui produit ce genre de discours, mais simplement de démontrer que l’accès à la langue française est perçue comme une aspiration populaire. De façon similaire, Broudig parle lui de “demande sociale” pour expliquer la permanence sur 150 ans de la pratique du symbole, et même le refus par les familles de toute prise en compte du breton dans les écoles. J’avoue rester perplexe sur ce dernier point, dont je n’avais pas entendu parler jusqu’à présent. L’introduction du breton dans certaines écoles a-t-elle systématiquement été contestée par les familles ? Existait-il une unanimité chez les parents, ou alors les antis obtenaient-ils gain de cause car ayant plus de légitimité que les autres familles ? Ces dernières osaient-elles défendre quelque chose perçu comme allant à rebours de l’évolution de la société française ? Je serai curieux de lire une étude là-dessus.

Dans les deux cas en tout cas, le processus de domination linguistique  est complètement occulté. Au fond, ce n’est guère étonnant. Guaino comme Broudig ont au fond la même préoccupation, disculper la République de sa responsabilité dans l’extinction programmée de nos langues. Pour ce faire, on présente la substitution des langues régionales par le français comme le résultat d’une aspiration sociale, et on élude le cadre linguistique asphyxiant. On pose comme naturel et inéluctable, ce qui n’est en fait que le fruit d’un dispositif linguicide où les langues “régionales” sont considérées à tous les niveaux comme des obstacles à l’unité sacré de la Nation.

Quelle est la part de libre-arbitre et quelle est la part de contrainte dans un tel système diglossique ? Le peuple breton a abandonné sa langue, car la puissance publique lui a enjoint de le faire, insidieusement parfois, de manière coercitive souvent. Par son exclusion de l’espace public et sa dépréciation à tous les niveaux de la société française, on l’a contraint à agir de la sorte. On peut cependant affirmer qu’il l’a, le plus souvent, fait à contrecœur et que cela ne s’est certainement pas déroulé sans souffrances. Les marques d’attachement au breton que je vais à présent énumérer montrent que, dans un cadre linguistique plus ouvert et tolérant, les choses se seraient sans doute passées autrement.

Je précise que ces personnes n’ont pas reçu d’enseignement du breton, et ne sont pas militantes.

femme, environ 55 ans, assistante maternelle : La première fois que je l’ai rencontrée, elle m’avait dit trouver “bizarre” d’entendre un jeune parler breton, en plus de trouver ça “inutile”. Maintenant on se parle breton, et elle parle breton (et pas qu’un peu) à certains enfants qu’elle a en garde ainsi qu’à un de ses fils.

homme, 88 ans, agriculteur en retraite : Il lit chaque semaine l’article en breton de L’écho de l’Armor et de l’Argoat. Souvent il s’y reprend à deux ou trois fois pour relire les phrases, mais dans l’ensemble il parvient à comprendre.

homme, environ 55 ans, agriculteur : Ses deux enfants sont scolarisés à Diwan. Il est abonné à deux magazines en breton. Des poèmes en breton sont encadrés dans son salon. Pas de transmission familiale du breton pourtant.

homme, environ 65 ans, artisan à la retraite : Il possède un dictionnaire breton dans lequel il pioche allègrement les mots qui lui manquent. Il écoute régulièrement RKB. Une fois que je discutais avec lui, un voisin non bretonnant était arrivé. Il ne lui a parlé qu’en breton la première minute, l’autre souriait sans rien comprendre. Il a transmis le breton à son aîné, pas au plus jeune.

femme, environ 75 ans, employée à la retraite : Elle chante dans une chorale de chant en breton.

homme, 82 ans, employé communal à la retraite : Il écoute régulièrement les émissions en breton à RKB ou RBI.

homme, 16 ans : Il comprend assez bien le breton et demande régulièrement à son père bretonnant de lui nommer des choses en breton. Il n’a pas eu de breton à l’école.

homme, 83 ans, maçon à la retraite : Il connait des néologismes bretons assez surprenants. Il est connu pour continuer à parler breton quand la personne en face lui répond en français (alors qu’elle est bretonnante).

homme, 21 ans, manutentionnaire : Il a appris le breton au contact des anciens.

femme, environ 45 ans, secrétaire : Elle-même très bonne bretonnante, elle a mis son petit dernier en filière bilingue en suivant mon exemple. Pas de transmission familiale pour le moment.

homme, environ 45 ans, agriculteur : Lors d’une réunion récente de producteurs de lait à Karaez, il a fait un petit discours en breton.

Ceci sans compter toutes les fois où des personnes, m’entendant parler breton à mon fils, n’ont pu s’empêcher de m’interpeller pour me dire combien il trouvait bien de parler breton comme cela à mon enfant, qu’il fallait préserver la langue…

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Au Pays Basque, l’opinion publique est loin d’être enthousiaste sur la langue

“Nous voulons vivre en basque”

Je viens de lire un article du Journal du Pays Basque (JDPB) qui vient confirmer une des idées que j’émettais dans le texte précédent : derrière les déclarations de principe en faveur de la sauvegarde des langues dites “régionales” (tout le monde s’y adonne maintenant en France, même Mélenchon et Le Pen, c’est dire), l’opinion publique est globalement méfiante, voire hostile sur la question (en plus d’être totalement ignorante). La dernière enquête socio-linguistique menée au Pays Basque (Communauté Autonome d’Euskadi, Nafarroa, Pays Basque Nord dit “français”) l’illustre très bien.

La langue basque en Iparralde (Pays Basque nord) se porte plutôt bien, si l’on observe la situation avec nos lunettes bretonnes. Le pourcentage d’élèves en filière bilingue ou immersive laisse notamment rêveur (de mémoire, l’enseignement en basque concerne près de 40% des élèves du primaire). Maintenant, si l’on adopte le point de vue d’Hegoalde (Pays Basque sud), où la langue est officielle, hyper-valorisée et abondamment pratiquée dans la zone bascophone, il y a de quoi être inquiet au vu du nombre de locuteurs qui continue de décroître et d’une pratique quotidienne de la langue en grosse difficulté (tiens donc !).

Là où l’enquête est particulièrement intéressante, et c’est ce que met en exergue l’article du JDPB, ce sont les représentations très contrastées sur la langue en Iparralde. D’une part, la promotion du basque est aujourd’hui moins bien perçue qu’en 1996 (42,3% d’opinions favorables à l’époque contre 38% en 2011). D’autre part, le nombre d’opposants à la promotion du basque gonfle, pour passer de 12,7% en 1996 à 21,3%. Cela peut paraître assez surprenant, surtout vu de chez nous où le soutien à la promotion du breton ne cesse de grandir. Dans la Communauté Autonome et en Nafarroa (bien qu’elle soit dirigée historiquement pas des partis espagnolistes hostiles au basque), le mouvement est inverse et les populations sont toujours plus favorables aux mesures de promotion. 

Cette opposition qui grandit en Iparralde (cf l’opposition à la création d’une filière bilingue dans l’école publique de Uztaritze comme autre exemple) illustre parfaitement les réticences larvées dans l’opinion publique française quant à des mesures concrètes de sauvegarde d’une langue minoritaire. Il est vrai que la langue basque est sur ce territoire incontournable, le militantisme linguistique étant très dynamique et chaque commune ou presque a son école en basque. De plus, à quelques kilomètres de là en Hegoalde, elle bénéficie d’un statut supérieur à celui de l’espagnol (chose encore plus vraie depuis que la coalition nationaliste Bildu dirige la province de Gipuzkoa). On peut donc penser qu’un certain nombre de personnes, issues pour la plupart du reste de la France (en tant que lieu de villégiature très couru, la côte basque accueille une population très importante de l’extérieur), et confrontées sur leur lieu de vie à une présence très concrète de la langue basque, affiche une hostilité claire devant ce qui leur paraît être une dérive, voire une situation anormale. Pour beaucoup de gens, qui ne font que débiter ce que le pouvoir républicain énonce, une bonne “langue régionale”, “un bon patois”, c’est une langue que l’on n’entend ni ne voit, sauf pour faire rigoler l’assemblée de temps en temps.

 

En Bretagne, on est d’autant plus favorable à la promotion de la langue bretonne qu’elle est absente du quotidien : mis à part les panneaux, les émissions du dimanche à la télé qu’on a vues une fois dans sa vie, et les écoles Diwan dont on a entendues parler au journal télévisé de TF1, la langue bretonne est sans doute quelque chose de très abstrait pour la plupart des gens. Gageons que si ces personnes étaient confrontées dans leur quotidien à une langue bretonne vivante, largement pratiquée, le soutien actuel a la langue bretonne dégringolerait comme en Iparralde.


La langue bretonne en perdition

« On l’apprend de plus en plus, mais on ne l’entend plus… »

Ces propos teintés d’amertume, je les ai entendus récemment d’une personne âgée bretonnante, qui s’étonnait de voir un jeune comme moi parler breton. Je trouve qu’ils résument parfaitement la situation de la langue bretonne. En effet, si elle gagne pas à pas du terrain dans la vie publique, sa pratique n’en recule pas moins de façon dramatique. Ce constat m’a donné l’envie de mettre sur le papier mes réflexions sur la langue bretonne.

Etat des lieux

 

Le nombre de locuteurs baisse à vitesse constante. Nous serions aujourd’hui environ 200 000 personnes connaissant le breton, la majorité d’entre-eux ayant plus de 60 ans. L’ampleur de la chute est nette quand on compare ce chiffre au million de locuteurs que connaissait la langue au début du XXe siècle. Rapporté à la population de Basse-Bretagne (environ 1,5M d’habitants), cela donne un pourcentage d’approximativement 15% de gens étant capable de le parler. Les bretonnants sont donc largement minoritaires sur le territoire historique du breton. Sur les 200 000 locuteurs actuels, quelques dizaines de milliers (30 000-40 000 ?) sont des néo-bretonnants, ayant appris de façon « non-naturelle ». Le nombre de bretonnants va vraisemblablement continuer de décroître rapidement dans les 20 années qui viennent pour se stabiliser autour de 40 000 locuteurs, soit 3% de la population de Basse-Bretagne… On est bien loin d’une langue largement partagée sur le territoire bas-breton.

La transmission familiale est depuis quelques dizaines d’années résiduelle, et ne concerne plus guère que quelques familles et parents noyés dans un océan francophone. Le contexte linguistique est tellement hostile et étouffant qu’élever son enfant en breton est une véritable gageure. Je connais trop de jeunes parents bretonnants qui ont finalement opté pour le français (certains n’ont même pas essayé de parler breton à la maison…). Le plus dur certainement est de voir des amis, extrêmement attachés à la langue, renoncer progressivement à parler breton à leurs enfants parce que tout autour d’eux les en dissuade. Etant moi-même parent, je peux confirmer que parler breton à son enfant est largement perçu comme une excentricité, et ce dans un secteur pourtant encore très bretonnant. L’enfant, lui, comprend très vite quelles places occupent l’une et l’autre langue dans la société, et il faut dès lors faire preuve d’une volonté à toute épreuve pour inverser son inclination à parler français. Deviendra-t-il locuteur ? Il n’y a malheureusement aucune certitude.

La formation de nouveaux bretonnants repose ainsi désormais complètement sur l’école et les cours pour adultes. Quelques 5000 adultes fréquentent les cours du soir ou les stages, mais une bonne partie d’entre-eux ne deviendra jamais bretonnante. Quant aux écoles bilingues ou immersives, la plus belle réussite du combat pour la langue bretonne (Dihun, Divyezh, Diwan), elles comptabilisent à elles trois 14 000 élèves sur toute la Bretagne, soit près de 5% des élèves de Basse-Bretagne. Cela signifie que 95% des enfants de Basse-Bretagne, une très large majorité donc, font leur scolarité sans contact ou presque avec la langue bretonne. La croissance de ces écoles en breton tend maintenant à se tasser, et de gros écueils demeurent comme dans le secondaire où le nombre d’élèves quittant l’enseignement en breton est conséquent, faute d’offre adéquate. Ajouté à cela le fait que ces élèves apprennent dans le cadre scolaire une langue que leur famille (pour une grande majorité) et la société n’utilisent plus, et on peut légitimement se demander combien, sur ces 14 000 élèves, seront de véritables bretonnants, et parmi ces derniers, combien utiliseront et transmettront le breton à l’âge adulte… Je crains que ces pourcentages ne soient assez déprimants.

Tout autant que les chiffres, la qualité de la langue est très inquiétante. Si le vocabulaire des locuteurs naturels est largement francisé, il n’en reste pas moins la référence sur le plan de la prononciation, de l’intonation, de la syntaxe et surtout de l’esprit de la langue. Or, le moins que l’on puisse dire, est que le breton utilisé en général par les néo-bretonnants est médiocre sur tous ces plans (il y a heureusement des exceptions). Au final, deux bretons cohabitent, celui des locuteurs natifs et celui des néo-bretonnants, et l’intercompréhension entre les deux est loin d’être évidente. Si le vocabulaire de ces derniers est « purifié » (autrement dit purgé au maximum des emprunts au français), tout le reste est lui dramatiquement francisé. Au point qu’il soit assez pénible de l’écouter, pour quiconque a dans l’oreille le breton « authentique ». Le jugement peut paraître sévère, mais on ne peut esquiver ce réel problème de la qualité de langue utilisée par la plupart des néo-bretonnants. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation de la langue, au premier rang desquels la non-transmission familiale, et je peux témoigner des efforts conséquents qu’exige l’apprentissage d’un breton “propre” alors que le bain linguistique n’existe plus. On voit clairement les problèmes que cela peut poser, particulièrement dans les écoles, beaucoup trop d’enseignants n’ayant qu’une maîtrise très insuffisante de la langue (cf le constat assez désabusé que fait Mikael Madeg dans ses derniers livres, notamment dans Parler breton à son enfant). Cependant, parler un breton approximatif ne doit absolument pas être considéré comme une fatalité, et le perfectionnement de son breton devrait être pour chaque apprenant un objectif sur le long terme.

Les querelles d’orthographes me paraissent dès lors bien vaines, d’autant plus stériles que, jusqu’à preuve du contraire, on n’apprend pas à parler correctement une langue par l’écrit. L’orthographe peurunvan a sans doute des défauts, mais c’est elle qui est employée par l’immense majorité des bretonnants lettrés, et je ne vois guère le gain au niveau linguistique qu’il y aurait à en changer. Certains la rendent pourtant responsable du breton médiocre qu’on entend actuellement, voire en font un des aspects d’une supposée novlangue, le « néo-breton », chimère forgée par le mouvement breton pour remplacer le breton authentique. L’ânerie est tellement grosse qu’elle en est devenue un argument des jacobins pour disculper l’Etat français de la destruction du breton (cf Mélenchon qui la reprend désormais à son compte). C’est ainsi que sont mis sur le même plan l’orthographe peurunvan, la création de néologismes, l’œuvre linguistique de Roparz Hemon, la mauvaise prononciation et les erreurs de syntaxes des jeunes bretonnants, les écoles Diwan, etc., tout ce qui caractériserait en somme le « néo-breton » des nationalistes et s’opposerait au breton populaire. Mon but ici n’est pas de dédouaner le mouvement breton de certaines dérives linguistiques (la purification à outrance du vocabulaire, le mépris parfois pour le breton populaire, l’entreprise pour le moins élitiste et idéologiquement douteuse de Roparz Hemon), mais d’affirmer que la cause majeure de la faible qualité de langue des néo-bretonnants ne relève pas de la politique (l’idéologie nationaliste transposée à la langue) mais de la socio-linguistique (la non-transmission familiale). Si les néo-bretonnants peinent à maîtriser le breton, c’est bien parce qu’il leur manque ce bain linguistique si indispensable. D’ailleurs, l’Occitanie connaît exactement les mêmes problèmes de qualité de langue que nous, sans que l’idéologie y ait un poids aussi important qu’ici.

Les chiffres sont donc assez parlants et montrent combien les bretonnants occupent une place marginale dans la société. Ils sont corroborés par cette impression globale, ce sentiment que le breton a terriblement reculé dans les usages sociaux. Les occasions se font de plus en plus rares de surprendre des conversation en breton. Dans les commerces, les bars, les allées de boules, on l’entend encore le breton, mais de façon très occasionnelle maintenant. Et au vu de l’âge des locuteurs, on se dit que dans une vingtaine d’années, il est envisageable que le breton ne s’entende plus nulle part. Dans les événements militants bien sûr, on continuera de le pratiquer. Mais ailleurs dans la société, la pratique orale risque fort de n’être plus que dérisoire, et revêtir un côté très exotique pour l’immense majorité des Bretons (il commence déjà à l’être). Il est sans doute là, le signe le plus fort que la langue, nous sommes irrémédiablement en train de la perdre.

Et pourtant, dans l’esprit de beaucoup, nous l’avons sauvée la langue bretonne. Les écoles Diwan, les (maigres) émissions de radio et de télé, les dictionnaires et publications en tout genre, l’Office public de la langue bretonne, les panneaux bilingues, la reconnaissance institutionnelle par la région, tout cela témoigne indubitablement d’une certaine vitalité. Au point de sans doute créer une certaine illusion sur l’état réel de la langue. Tout ces acquis gagnés depuis les années 1970 contribuent à former un écran de fumée, et nombre de Bretons considèrent sans doute trop vite la langue comme sauvée. Certes, elle continue de gagner des espaces. Sa présence écrite dans l’espace public ne cesse de croître, et c’est évidemment une bonne chose. Sur internet, son importance est même quelque peu disproportionnée par rapport à son poids sociétal réel (autour du 50e rang sur Wikipedia, campagne pour l’interface en breton de Facebook, etc.). On peut s’en réjouir, mais ces succès relèvent plus de la symbolique qu’autre chose et n’ont guère d’impact sur la société. Comme si l’on édifiait un décor quand l’essentiel se perd, la pratique quotidienne.

Quelques considérations personnelles

 

Les efforts militants ont permis quantité d’avancées, et pourtant nous avons certainement échoué. Le breton est aujourd’hui au bord du précipice. Encore que, on trouvera plus mal en point que nous.  Il est vrai que toutes les langues dites « de France » (vous savez, ces langues que la France détruit mais qu’elle s’approprie sans vergogne comme faisant partie de son “patrimoine”…) dévalent la même pente fatale. Certaines sont proches du choc final, comme l’occitan limousin (cf le splendide livre de Jan dau Melhau, Ma lenga, dont j’aurai l’occasion de parler). D’autres, tels les créoles et le basque, sont encore en haut et n’ont pas pris trop de vitesse. Nous, nous sommes au milieu de la pente, mais notre tour viendra, inéluctablement. Et ils viendront recouvrir les dépouilles de nos langues de leur drapeau tricolore. L’Hexagone est d’ores et déjà un cimetière de langues et de cultures. Il faudra bien que les responsables de cette dévastation rendent des comptes. L’Etat français au premier chef, qui a toujours tout fait pour que nos langues soient piétinées par le français, langue élue, langue du pouvoir. D’ailleurs, on nous dit et redit que nos langues sont « régionales ». « Régionales », parce que d’un échelon administratif subalterne, inférieur. Tout est dit. Nos langues sont “régionales”, donc inférieures. Leur langue est nationale, donc supérieure. Voilà comment, en France, l’on inscrit dans le marbre l’inégalité entre les langues. Ma langue, ni aucune autre, n’est régionale. Elles sont toutes nationales, parce que l’expression vivante de peuples et de nations qui ne veulent pas mourir.

Le peuple breton, on la lui a extirpé sa langue, sans anesthésie, kriz-ha-kriz. A coups de brimades et de vexations, et en la chassant de l’espace public. On lui en a greffé une nouvelle. La société rurale bas-bretonne est passée en un siècle d’un monolinguisme à un autre, du breton au français, après un bref moment diglossique (deux générations). Les Bretons, en perdant leur langue et leur âme, ont gagné le droit d’accéder à la foutue culture universelle de leur colonisateur. Surtout à leur marché du travail en fait. La Basse-Bretagne aurait fort bien pu devenir un territoire bilingue, comme d’autres autour de nous (Catalogne, Pays Basque, Frise, Pays de Galles, etc.), où les deux langues cohabiteraient à peu près harmonieusement. Mais en France, ce n’est pas comme ça que l’on envisage les choses. L’obsession pour l’unité imposait d’écraser tout ce qui différait par trop de la langue centrale. Nos langues, qui pouvaient tout dire dans toutes les sphères de la vie, ont été rabaissées au rang de patois, et leurs locuteurs frappés de bêtise. Le gâchis est grand, monumental même.

Les autres responsables de la perte du breton, ce sont les Bretons eux-mêmes. Les élites d’abord, qui de tout temps ont trahi le peuple et singé le colonisateur. Les nobles de l’Ancien régime, aveuglés par les lumières de la monarchie versaillaise, ont été les premiers à délaisser notre langue nationale. Puis les élus, les fonctionnaires, les enseignants, tous ces petits laquais de la République, ont parachevé le travail d’uniformisation en appliquant avec zèle le dogme français d’un pays – une nation – une langue. Le peuple, moqué dans sa langue et son identité, humilié par l’école, lâché par ses élites, a baissé la tête. Les rares exemples de résistance (Anjela Duval !) ne font que confirmer la règle d’une soumission complète des Bretons à l’ordre linguistique imposé. Alors, on trouve aujourd’hui des personnes qui croient que la République n’est pas foncièrement hostile aux langues minoritaires,  et mieux, qu’il ne manque pas grand-chose à la France pour se mettre à protéger et revivifier son patrimoine linguistique (cf ce courant minuscule du Front de Gauche qui milite pour les langues minoritaires). Surtout, nous disent-ils, éloignons de nous la tentation de l’autonomie régionale. C’est dans le cadre de la France centralisée, par des lois républicaines, et dans le cadre de l’Education nationale, que doit s’envisager l’avenir de nos langues. C’est notre tombe qu’ils creusent oui ! La vérité est que ces idiots utiles, en bons républicains, tentent de marier jacobinisme et diversité linguistique, autrement dit l’eau et le feu.

 

La langue est dans une situation déplorable, et tout le monde ou presque s’en accommode. La société bretonne, dirigeants politiques en tête, a presque complètement intégré le dogme républicain : le culte de la langue unique, le credo de l’unité et de l’indivisibilité de la France. L’opinion publique, façonnée par l’école et les médias, se révèle particulièrement ignorante sur un sujet comme celui des langues « régionales ». En Bretagne, nombre de préjugés, croyances et approximations circulent à propos des langues de Bretagne. Personne n’a été leur expliquer ! En France, c’est pire encore, car à la méconnaissance se rajoute la méfiance. Le peuple français a intériorisé le dégoût des élites républicaines pour les patois. Cela ne dérange personne tant que l’on en reste au stade de la comédie burlesque (cf Bienvenue chez les Ch’tis), mais dès que l’on parle de bilinguisme généralisé dans certaines régions, le Français s’insurge. Il y a bien entendu nombre de Français ouverts sur la question, mais globalement on ne peut pas dire que l’opinion publique française soit réellement favorable à une vraie diversité linguistique. D’ailleurs, les Bretons eux-mêmes, si on allait les chercher un peu, se singulariseraient-ils des Français ? On nous dit que 90% d’entre-eux sont favorables à la survie de la langue bretonne. Merveilleux. Il y a tout lieu de penser cependant que cela n’est qu’une prise de position gratuite n’engageant à pas grand-chose (ce que confirme le faible engouement populaire pour la cause de la langue bretonne, il ne faut pas se faire d’illusion). Les gens n’étant guère amenés à réfléchir sur le bilinguisme, ou ce qu’implique la sauvegarde d’une langue minoritaire, il y a fort à parier que des réticences importantes apparaîtraient avec des questions plus concrètes comme celles-là :

« êtes-vous favorable à la généralisation de l’enseignement en breton ? »

« êtes-vous d’accord avec les parents qui élèvent leurs enfants en breton ? »

« êtes-vous favorable à la possibilité d’utiliser le breton dans les services publics ? »

 

Au vu des obstacles en tout genres, notamment politiques, il semble vraisemblable que les Bretons ne se réapproprieront pas leur langue. Quand bien même la Bretagne obtenait enfin une autonomie digne de ce nom, avec de vrais moyens pour une politique linguistique, il n’est pas certain que les résultats soient au rendez-vous. Un scénario à l’irlandaise serait sans doute le plus probable, avec une population rétive à se réapproprier sa langue. L’attachement des Basques ou des Gallois a leur langue est sans commune mesure avec celui des Irlandais ou des Bretons.

 

Notre langue, nous allons la perdre, mais nous avons le devoir malgré cela de nous battre contre cette injustice et de sauver ce qui peut l’être. Tant que nous la ferons vivre, nous adresserons un formidable “MERDE” à ce pays qui veut nous rayer de la carte depuis des siècles. Leur langue française et leur francophonie, je n’en ai rien à foutre. Qu’ils crèvent. Ce ne sera que juste vengeance. La destruction de notre langue justifie toutes les destructions.

 

PS1 : j’ai écrit ce texte en français, et je m’en explique. D’une part, j’ai plus de facilité à écrire en français sur des sujets un peu complexe (et j’avoue en toute franchise que mon bilinguisme breton-français n’est pas encore équilibré ; le sera-t-il un jour ? ). D’autre part, la langue bretonne est suffisamment présente dans mon quotidien et mon environnement pour ne pas ressentir la nécessité absolue d’écrire en breton.

 

PS2 : le breton est avant tout la langue de la Basse-Bretagne. C’est sur ce territoire que devraient s’appliquer une politique linguistique ambitieuse et des droits élargis pour les bretonnants. Concernant la Haute-Bretagne, il n’est pas illogique que Nantes et Rennes, en tant que capitales bretonnes abritant de nombreux bretonnants, donne une large place à la langue. Pour le reste de la Haute-Bretagne, on ne peut faire comme si le gallo n’existait pas ou plus. et il ne me paraît pas logique et souhaitable d’aller y revendiquer du breton. Que le gallo soit valorisé sur son aire naturelle devrait être une préoccupation de tout nationaliste breton.


Le Conseil général du Finistère a trouvé une utilité à la langue bretonne !

Je poursuis l’exploration de ces “élus républicains qui nous gouvernent”, avec cette fois une sortie de l’ancien maire de Brest, et président du conseil général du Finistère, Pierre Maille. Le Finistère s’apprête en effet à lancer une campagne de sensibilisation en faveur du bilinguisme précoce. L’initiative est bienvenue (on aimerait que notre département des Côtes-du-Nord en fasse autant) et l’affiche est alléchante avec une belle présence de la langue bretonne. Las, c’était évidemment trop beau. Mais laissons notre édile s’exprimer dans les pages du Télégramme daté du 29 décembre :

A l’heure de l’internationalisation des échanges et de l’Europe, personne ne conteste plus le bénéfice, pour le jeune enfant, de maîtriser plusieurs langues“, explique le président Pierre Maille. “D’un point de vue scientifique, les chercheurs s’accordent à penser que la construction d’un bilinguisme équilibré dépend étroitement de l’âge auquel la langue est apprise : le bilinguisme précoce est à la fois un atout pour l’apprentissage de plusieurs langues étrangères et une chance pour l’épanouissement personnel de l’enfant. En Finistère, la pratique de la langue bretonne dès le plus jeune âge est encouragée par le conseil général, car elle stimule l’éveil de l’enfant, lui confère des capacités pour apprendre les langues et le prépare au multilinguisme. Je souhaite que les familles finistériennes s’investissent encore davantage dans la transmission d’une seconde langue, que ce soit le breton ou une langue maternelle étrangère

Pour cet élu socialiste “breton” d’importance, le seul enjeu est l’adaptabilité à la mondialisation capitaliste et à l’Europe libérale. Il faut être plurilingue pour être compétitif dans le monde globalisé d’aujourd’hui.  Point de défense des cultures locales, ou d’évocation du besoin d”enracinement. C’est dépassé tout ça. Pierre Maille regarde droit devant, et nous parle d’avenir. Son dada, c’est le bénéfice cognitif et les facilités à apprendre les langues étrangères. La langue bretonne dans tout ça ? Un expédient. Elle est là, autant qu’on lui trouve une utilité. Pierre Maille nous apprend laquelle. Toute honte bue, il nous explique que si le Finistère encourage la pratique du breton, c’est “car elle stimule l’éveil de l’enfant, lui confère des capacités pour apprendre les langues et le prépare au multilinguisme“.  Le breton comme élément majeur de notre patrimoine, fondement de notre identité, vecteur de lien  intergénérationnel, objet d’apprentissage en soi ? Non, ça, il n’en a rien à foutre. L’enseignement du breton l’intéresse seulement parce qu’il permet la formation de petits bilingues précoces. D’ailleurs, “que ce soit le breton ou une langue maternelle étrangère“, peu importe au fond. L’important c’est d’être bilingue et d’être compétitif.

Merci Mr Maille de nous rappeler, après tant d’autres, combien l’élu républicain est soucieux du devenir de notre langue.


A propos de la transmission

Opération “Quêteurs de mémoires”, initiée par le Conseil général du Finistère

Suite à mon dernier texte, quelques éléments nouveaux me font prolonger et élargir la réflexion que j’avais entamée au sujet du chant en Bretagne.

C’est d’abord la lecture en cours du livre de Daniel Giraudon, sur les traditions orales relatives aux plantes, Du Chêne au roseau, qui offre une confirmation de ce que je pressentais, c’est-à-dire la prégnance des pratiques collectives de chant dans la société bretonne d’autrefois. Marsel Gwilhou, le chanteur connu de kan-ha-diskan, ne dit pas autre chose dans une bande-annonce de RKB que l’on peut entendre passer en boucle ces jours-ci : tout le monde chantait dans les campagnes. Il n’est donc pas exagéré de dire que la pratique du chant collectif était traditionnellement très présente chez les paysans et les marins, voire peut-être même chez les ouvriers (cf les Penn-sardin de Douarnenez par exemple), et qu’elle s’est totalement effondrée assez récemment. Ces exemples portent sur le chant en langue bretonne, mais je crois qu’on peut étendre le constat à toutes les cultures inclues dans la sphère occidentale.

C’est d’autre part les collectages que je fais en langue bretonne, et l’émerveillement qu’ils me procurent, qui me font m’interroger plus généralement sur la question de la transmission, familiale et transgénérationnelle. Je fréquente des bretonnants qui, vus avec les lunettes de celui qui a parfaitement intériorisé tous les préjugés négatifs ayant cours sur le monde rural, représentent l’archétype du plouc de province, du bouseux, du beauf, de l’arriéré voire de l’attardé puisqu’ils s’expriment malaisément en français pour certains (il va sans dire que je ne partage absolument pas une telle représentation stéréotypée). Or, ces culs-terreux et autres pécores, sont les derniers dépositaires d’une créativité linguistique populaire stupéfiante, qui s’exprime par la richesse des images, des jeux de langues, des ritournelles, des formulettes rimées, autant d’ornements inutiles pour le sens mais qui viennent fleurir pour le plaisir la moindre discussion en breton.

Mon texte précédent mettait ainsi en lumière un aspect du processus global de rupture de transmission à l’œuvre actuellement dans le monde occidental. Ce processus englobe donc le répertoire chanté, mais aussi le patrimoine oral en général, en voie d’appauvrissement certain, au sens où la diversité linguistique et dialectale ne cesse de se réduire au profit d’une poignée de langues d’envergures internationales, et où les traditions orales populaires sont laminées par les processus d’uniformisation à l’œuvre à l’échelle des Etats et du monde. J’ai notamment en tête cet exemple d’une connaissance, jeune maman obligée d’acheter un CD de berceuses parce qu’elle n’en connaissait pas une seule à chanter à son enfant. Cela paraîtra pour beaucoup anodin, mais j’y vois moi un signe assez navrant. Cette rupture de transmission dans le champ du patrimoine oral est évidemment flagrante pour nous, qui sommes témoins de l’effondrement du breton et du gallo. Dans notre cas, plus que des traditions orales, ce sont nos langues mêmes dont on nous a gentiment contraint, pour notre bien paraît-il, à cesser la transmission. 

Mais cette non-transmission est aussi globale de par le fait qu’elle me semble aller bien au-delà du seul champ linguistique, et toucher en vérité à une bonne partie de l’existence humaine. A bien y réfléchir, ce sont quantités de pratiques culturelles, de techniques, de savoir-faires, de connaissances accumulées par les générations antérieures (que l’on songe seulement à tout ce que le paysan lambda savait autrefois sur son métier, la nature et les plantes), qui sont en train de disparaître parce que l’orientation actuelle du monde conduit les anciens à dévaloriser leurs propres savoirs, et les jeunes à s’en gausser et s’en détourner. A l’inverse de cette évolution capitaliste occidentale, toutes les civilisations humaines traditionnelles, qui ont gardé une certaine décence, accordent une valeur importante à la transmission et une place privilégiée à leurs anciens. Ces derniers, dépositaires d’une connaissance accumulée toute leur vie sur l’existence humaine et son insertion dans la nature, y sont perçus comme des socles de ces communautés.

La civilisation capitaliste, elle, par le culte qu’elle voue au Progrès et la modernité, à la nouveauté et à la jeunesse (et son corolaire, le mépris pour tout ce qui relève du passé et de la tradition), et par le tourbillon technologique incessant dans lequel elle précipite les sociétés occidentales, ne peut par essence que discréditer les savoirs accumulés par les anciens, et les déprécier eux-mêmes puisqu’ils sont pour la plupart (mis à part quelques spécimens, que les médias se plaisent à exhiber, et qui tentent en vain de « s’y mettre », parce que qu’ « il faut bien vivre avec son temps »), dans l’incapacité de suivre l’évolution démente des conditions de vie modernes que nous impose la dérive scientiste et technologique de la société (le confort matériel ne masquant plus la précarisation de toutes les sphères de l’existence).

Inévitablement, les adeptes de la religion du Progrès rétorqueront que les individus d’autrefois, étaient enserrés dans toutes sortes de carcans, prisonniers d’habitudes et de traditions, maintenus à l’écart de la Raison émancipatrice. Je répondrais qu’un tel constat est à nuancer fortement. Si la somme des savoirs accumulées par nos anciens, ainsi qu’une bonne partie de leurs valeurs, est à disqualifier d’emblée parce qu’issue d’un monde où l’irrationalité, l’intolérance et la soumission étaient bien présents, cela revient à jeter le bébé avec l’eau du bain. Autrement dit, c’est renoncer à s’approprier le meilleur du passé pour jeter les bases du présent et du futur. Sans compter le fait que, à mon sens, la sociabilité traditionnelle offre un modèle supérieur à la « sociabilité » individualiste que nous offre le capitalisme aujourd’hui (qu’on peut qualifier, en forçant un peu le trait, de « guerre de tous contre tous »).

Comme bien d’autres choses précieuses, la transmission a été sacrifiée sur l’autel des nouveaux rapports humains forgés par le capitalisme. Quand une société comme la nôtre clive autant les générations, avec d’un côté les jeunes sympas, dynamiques et modernes, et de l’autre côté les vieux rétrogrades, séniles et cons, l’imaginaire occidental étant bien plus porté vers le jeunisme que l’inverse, on se doute que c’est la place même des aînés dans nos sociétés qui pose question. Et la triste réalité des EHPAD, comme de la canicule de 2003, ne fait que confirmer l’embarras avec lequel nos sociétés modernes  « gèrent ce problème ».

A la communauté traditionnelle, perçue seulement par son encadrement moral et spirituel rigide, et son lot de croyances et de superstitions, a été substituée une société ou plus rien ou presque n’est transmis. Sans même parler de patrimoine oral, la transmission de valeurs  de base (comme l’autorité parentale) et de savoir-faires élémentaires (comme élever un enfant) ne relèvent plus de l’évidence. Ainsi, la modernité tant vantée produit des situations assez hallucinantes au regard de l’histoire de l’humanité, telles ces jeunes mères désemparées face à la naissance de leur premier enfant (paniquées et obligées d’aller chercher dans les livres et chez les « spécialistes », médecins, sage-femmes, pédiatres et autres, ce qu’on a « omis » de leur transmettre), ou encore ces familles de plus en plus nombreuses, complètement dépassées, où l’autorité des parents est de plus en plus mise à mal (la télévision et les autres écrans s’étant substitués au traditionnel encadrement informel des jeunes par les adultes). Cela explique peut-être, en partie du moins, la prolifération actuelle des coachs et autres experts de la vie en tout genre, qui  monnayent leur service pour nous aider à vivre.

Alors, l’Humanité (juste les sociétés occidentales capitalistes en fait, mais comme elles ont prétention à s’auto-proclamer pointe la plus avancée du genre humain…), a-t-elle vraiment réalisé un fantastique pas en avant en méprisant la transmission ancestrale et universelle, fondement de toutes les sociétés humaines traditionnelles ? 


Bretonnant ou bilingue ?

Quand nos “élus” évoquent la défense des langues et cultures minoritaires, on  atteint souvent l’indigence la plus complète. Le dernier exemple en date est offert par la dernière livrée du magazine “Côtes d’Armor”, de septembre 2011. Un dossier de 4 pages est consacré à la langue bretonne, dans lequel divers acteurs associatifs expriment leurs points de vue.

Le plus intéressant, ou horripilant pour être exact, se trouve être l’interview d’un conseiller général, qui s’avère aussi être le maire de la commune où j’habite. On y lit les banalités habituelles sur la nécessité de préserver “l’héritage des nos ancêtres”, de “favoriser la transmission du patrimoine linguistique”, et autres mièvreries sur “la sauvegarde de la culture bretonne et la promotion de son identité”. Derrière les propos lénifiants, le néant ou presque. Ce maire-conseiller général, bretonnant, qu’on attendrait par conséquent volontariste dans l’utilisation de la langue bretonne, ne se sent visiblement pas concerné lui-même par ses propres paroles (comme j’ai pu le constater plusieurs fois, jamais en public n’est prononcée une seule parole en breton, à propos du breton, ou sur ce qui est fait sur la commune pour le breton… cf le billet sur ce blog).

L’autosatisfaction est ensuite de mise quand est évoquée l’action exemplaire du Conseil général des Côtes d’Armor, avec le chiffre asséné de 470 000€ de crédits alloués en 2011 à la langue bretonne (en soutien à Diwan et aux associations qui offrent des cours). Fort bien, mais quel enseignement tirer d’un tel chiffre brut ? Absolument aucun en réalité, car ce conseiller général se garde bien d’avouer que son département est bon dernier quant au montant alloué par locuteur. Ou comment faire passer sa collectivité pour active et concernée, alors que tous les acteurs sur le terrain constatent son absence…

Le temps passant, le discours républicain évolue et en vient à se montrer faussement désapprobateur devant la politique d’éradication des langues  menée par la République. Notre conseiller général concède ainsi que la langue bretonne a été “bannie”, et se montre une nouvelle fois favorable à ce qu’elle “reparte”. Mais c’est pour mieux la domestiquer, la neutraliser, la marquer au fer rouge du sceau de la “REPUBLIQUE”, invariablement Une et Indivisible…

“afin que l’on puisse s’afficher bilingue avec fierté…”

L’objectif à atteindre pour ce brave conseiller général, ce n’est pas l’officialité pour la langue bretonne, encore moins la reconnaissance de droits linguistiques pour ses locuteurs. Pour lui, il s’agit de “s’afficher bilingue avec fierté”…  Fier d’être bilingue ! En voilà une belle connerie ! On touche là le niveau 0 de la conscience linguistique. C’est l’aliénation culturelle poussée à son paroxysme.

L’injonction est tellement claire pourtant. Pour nos édiles, le combat pour la langue bretonne ne semble acceptable que s’il prend la forme d’un combat, forcément édulcoré, pour le bilinguisme. La langue bretonne ne peut s’envisager comme ayant une existence propre, autonome (oh le gros mot !). L’avenir de la langue bretonne ne peut, ne doit se concevoir qu’à côté, que subordonnée à la langue française. Si on pousse la logique jusqu’à son extrémité, la langue bretonne ne peut et ne doit exister sans la langue française. Elle doit, et nous ses locuteurs devons, accepter docilement et à chaque instant la relation de domination linguistique imposée. Sinon, la dérive identitaire nous guette…

“… sans entrer dans un excès bretonnant et en dehors de toute idée d’enfermement”

Se revendiquer “bretonnant” relève de l’ “excès”, et est rattaché à l’idée d’ “enfermement”. A l’inverse, le “bilingue” est lui connoté positivement et perçu  comme ouvert d’esprit… Ainsi, nous ne devons plus nous revendiquer bretonnants (pas plus que multilingues apparemment, mais est-ce étonnant dans un pays où le multilinguisme est perçu avec une telle suspicion ?), mais “bilingues”. Le remplacement du premier terme par ce dernier (et le glissement de sens qui va avec) semble gagner du terrain. C’est ainsi qu’à la bibliothèque municipale, les livres en breton sont qualifiés de “livres bilingues”, or la grande majorité d’entre eux ne sont justement pas bilingues, mais monolingues bretons. On voit à quelle absurdité cela nous mène.

Comme la Bretagne qui disparaîtra peut-être à l’avenir au profit d’un Ouest ou d’un Grand-Ouest, les “bretonnants” risquent d’être définitivement remplacés par des “bilingues”, quand bien même seront-ils multilingues en réalité. Et la langue bretonne, on ne l’évoquera plus. On parlera de “bilinguisme”. Notre assimilation par la République sera alors presque complète.

A l’opposé de ce conseiller général, dont le discours est tellement imbibé d’idéologie républicaine française, j’affirme ma fierté d’être bretonnant, de faire vivre cette langue bretonne au quotidien alors qu’elle est dans une situation critique. A l’opposé de son “bilinguisme”, supposément symbole d’ouverture, et en réalité outil de sujétion à l’ordre français, je préfère mettre en avant mon multilinguisme, ouverture concrète sur le monde et les autres peuples.


CNN a gaoze deus ar brezhoneg / CNN s’intéresse au breton

O vervel didrouz ‘mañ ar yezhoù ‘ba ‘r Frañs, ha n’eus ket kalz tud direñjet gant se. Soñjal ‘ra da lodenn vrasañ an dud ‘mañ warne mervel, traoù kozh deus an amzer a-wezhall ma ‘h int. ‘Ba an estren-vro n’eo ket memestra. Gwirionez ar Republik n’eo ket hini ar broioù all. Ka ‘ra drol ha digomprenabl an estrañjourien ‘vije bet dic’hastet ar brezhoneg ken fonnus-se. Un neubeud mizioù goude Al Jazeera ‘h eo CNN a laka ar gaoz war ar brezhoneg… ha moarvat ne vo ket ar reoù diwezhañ da sellet a-dost deus ar “vurzhud”-se !

Reportaj CNN :

http://i.cdn.turner.com/cnn/.element/apps/cvp/3.0/swf/cnn_416x234_embed.swf?context=embed_edition&videoId=international/2010/12/13/hooper.breton.language.cnn

 

Reportaj Al Jazeera :

 

Après Al Jazeera il y a quelques mois, c’est maintenant CNN qui nous fait l’honneur de se pencher sur la langue bretonne. Comment expliquer un tel intérêt de médias aussi prestigieux envers notre pauvre langue malmenée, alors que les médias français s’en contrefichent ? Comment se fait-il que ce qui semble ici normal, inéluctable, et au fond nécessaire, c’est-à-dire la disparition programmée des “patois” de France, attire l’attention de télévisions d’envergure mondiale ?

J’ai malheureusement la conviction que ce qui les attire, c’est ce processus un peu hallucinant pour le monde occidental, et peut-être pour le monde tout court, qui a conduit une communauté linguistique d’environ un million de personnes à abandonner sa langue en l’espace d’un siècle, et ce sans violence physique. De ce point de vue, le cas breton est certainement un cas d’école. Je ne vois guère que l’exemple de l’occitan pour venir nous concurrencer dans cette triste exceptionnalité. Mais peut-être y a-t-il d’autres exemples ?

En tout cas, cette réflexion, je me l’étais déjà faite, et là j’ai l’impression d’avoir une confirmation avec cet intérêt inattendu de CNN et Al Jazeera.  Et je parie que ce n’est que le début. Je ne serais pas étonné que dans les années qui viennent, de plus en plus de chercheurs et de médias internationaux se rendent en Bretagne pour étudier ce phénomène de “suicide” linguistique assez impressionnant. Et il y a toutes les chances pour que ce tableau assez pathétique brossé de l’extérieur soit renforcé par l’image que renvoie le militantisme en faveur du breton, méritant certes mais marginal et non dépourvu de fâcheuses tendances homogénéisatrices.

 

Qu’est-ce qui est interrogé au final par cette présence de médias internationaux en Bretagne, si ce n’est l’adhésion, ou plutôt l’obéissance et la soumission proprement stupéfiante des Bretons à l’ordre républicain ? Il me semble que la réponse à cette énigme réside au fond dans cette idée tellement ancrée en France d’un Etat qui serait incarnation de la Raison, du Progrès, des valeurs civilisées, et des autres mythes républicains… Difficile de désobéir dans ce cadre !


Breizh, brezhoneg… chikan war internet / Bretagne, langue bretonne… discussions enflammées sur le net

Pa vez kaoz war internet deus Breizh ha/pe deus ar brezhoneg ‘vez alies tan en dud. Darn ‘raint ket ‘met hejañ kerc’h dirak fri ar reoù all. Darn all a respont drouk enne. Ha derc’hel ‘ra ar gaoz da vont war-raok (?) gant bep sort soñjoù, raksoñjoù ha brizhsoñjoù… chikan ordin ! Dindan ‘kavfet tabutoù arruet n’eus ket keit-se ‘zo da heul pennadoù war Rue89.

Quand un article d’un site internet informatif français traite de la Bretagne et/ou de la langue bretonne, les esprits ont vite fait de s’enflammer. Tout le monde  campe sur ses positions, les  provocateurs (jacobins très souvent) agitent la muleta, d’autres réagissent au quart de tour. C’est la foire d’empoigne, avec entremêlement de préjugés, de positions dogmatiques, d’arguments plus ou moins pertinents… Voici un aperçu de ce que cela peut donner :

http://www.rue89.com/2010/10/07/le-breton-est-bon-a-lecole-169723

http://www.rue89.com/2010/10/08/ta-iiie-republique-si-tu-savais-ou-les-bretons-se-la-carrent-169985

C’est à la fois instructif et effrayant. On se rend compte de  la vivacité largement répandue de nombre d’idées préconçues (et hostiles) sur les thématiques du “régionalisme / nationalisme minoritaire”, des “langues dites régionales”, du “fait identitaire régional”, etc. Rien de bien étonnant en fait dans un pays qui a parfaitement intégré la culture politique jacobine et qui voue une véritable dévotion à son système politique hypercentralisé, la République “une et indivisible”.

 

 C’est dès lors une véritable guérilla à laquelle se livrent de valeureux individu, Bretons mais pas seulement, pour contrer préjugés, arguments de mauvaise fois, contre-vérités, qui illustrent, et tentent de maintenir, la main-mise idéologique jacobine sur la France, et ainsi de désamorcer tout début de revendication en faveur de la Bretagne, son identité, sa culture, etc. Plutôt que de faire un listing fastidieux de l’argumentaire jacobin, et d’y répondre moi-même, je vais mentionner les réponses d’un internaute dont le  pseudo est Yp2, sur un des sujets que j’ai mis en lien. Je les trouve très efficaces parce que très simplement dites.

 

A propos des bienfaits de la IIIe République, et de son enseignement notamment :

 

“il faut remettre les choses dans le contexte de l’époque.”
Tout à fait.

On a essayé de réorganiser le pays, de rallier la population à la république, d’instruire les populations les plus pauvres…

Résultat : au lieu d’apprendre aux gens le français et les bienfaits de la république démocratique, on leur a interdit de parler leur langue et on leur a bourré le crâne avec de la propagande décérébrante type “Nos ancêtres les gaulois…”.

Le contexte, c’est également la colonisation en Afrique et en Asie, et les mêmes techniques grossières qu’on a utilisées pour “éduquer” le “nègre” et le “jaune” local.
On a vu le résultat : cultures dévastées, à chaque fois.

Le français, langue de la nation unie, très bien. Mais le français, langue unique d’une nation uniformisée… voyez le résultat en terme de richesse culturelle.
On s’émeut actuellement dans les journaux du fait que des dizaines de langues indiennes disparaissent… en France, c’est déjà fait pour une bonne part, et les dernières qui restent, type breton, alsacien, basque, occitan, sont malmenées dans l’indiférence générale.

 

Sur la vivacité supposée des langues et cultures régionales aujourd’hui en France :

 

“Les langues régionales peuvent êtres apprises à l’école, les JT de France 3 région peuvent être en patois (notamment en Bretagne).”

De 1 : ce que vous appelez “patois”, c’est à dire un dialecte extrêmement proche du dialecte dominant, n’est valable que pour certains dialectes régionaux. Le breton, le corse, l’alsacien… constituent bien des langues à part du français, tout comme l’anglais est une langue distincte de l’italien et de l’allemand.

De 2 : Les médias n’offrent quasiment aucune place aux langues régionales. Allez vous aérer à l’étranger histoire de voir ce qu’il se passe ailleurs et vous serez surpris. En Espagne, en allemagne, en grande bretagne, il existe de vraies politiques de soutien aux médias, d’éducation, d’emploi en administration, etc.

Quant aux écoles, l’Etat leur refuse en permanence des subventions, des postes d’enseignants, alors qu’il existe une réelle demande de la part des parents (Cf le développement, malgré cela, de l’enseignement bilingue dans ces régions).

Ne parlons même pas de l’intégration de l’enseignement en langue régionale dans l’EducNat, contre laquelle des petits groupes de députés jacobins ont mené une veritable guerilla, à coup d’articles de loi “piégés”. Tout ceci, évidemment au nom de l’ “unité” du pays… alors que les élèves qui sortent de ces écoles ont de meilleurs résultats au bac que la moyenne nationale, et parlent le français aussi bien que vous et moi.

 

Le terme “patois” est à bannir, mais on ne lui en veut pas. A propos du mouvement de revitalisation des langues dites régionales :

Ca vous viendrait vraiment pas à l’esprit que vous puissiez parler l’auvergnat et le français ???
Ou alors deux langues c’est déjà trop pour un esprit si étroit…
(Et dans ce cas je me fais du souçi pour nos compatriotes qui voudraient maîtriser l’anglais en plus de la langue de Molière).

  Sur la République et sa tolérance (!?) envers l’altérité :

 

“Voilà ce qui arrive quand on ne s’intéresse qu’a nos différences…

Imaginez la Wallonie… sans le travail salvateur d’homogénéisation des Flamands.

Nous leur devons tant…

Mort aux régionalismes !!!”

Et voilà. retour à la logique idiote des petits chefs jacobins : ma langue, c’est la meilleure, et d’ailleurs, il faut ne parler que cette langue. Les autres sont des sous-langues.

C’est vrai que deux identités, deux langues, c’est déjà une de trop pour les bas de plafonds qui se disent “défenseurs de la république”… défenseur de l’intolérance plutôt.

La République des droits de l’homme est décidément bien différente de la leur.

 

Pour terminer, une contribution d’un Normand (dont le pseudo est Boutauvent) tirée de je ne sais plus quelle discussion sur Rue89, et qui pose avec pertinence la question de savoir si les Français accepteraient volontiers qu’une République étrangère leur fasse subir le traitement que la République française a fait subir à ses minorités :

 

C’est assez étonnant de constater comment il suffit que n’importe quel crime soit commis au nom de “la république” pour qu’il obtienne les plus ignobles justifications.
Je doute que la grande majorité de ceux qui défendent ici les exactions passées (et pourquoi pas les présentes) admettraient qu’une “autre” (?) république leur confisque leurs propres “privilèges” actuels ; ils ne se satisfont de sa “grande sagesse” qu’à l’occasion de ce qu’elle confisque ou contraint aux autres.

 

Voilà en tout cas quelques billes que je trouve intéressantes pour qui désirerait aller croiser le fer avec du jacobin sur les forums et autres sites  d’information.