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Noms de famille et noms de lieux…

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L’aliénation bretonne connait-elle une limite ? L’indifférence des Bretons face aux menaces pesant sur leur patrimoine culturel, linguistique et historique, est une curiosité bien déprimante dont on se passerait volontiers. Mais il y a peut-être encore plus navrant.

Nos toponymes et patronymes celtiques sont un pan important de notre culture, de notre identité. On sait que l’histoire les a bien malmené. La domination culturelle française a en effet marqué leur orthographe au fer rouge, quand elle n’a pas purement et simplement traduit en français. On ne trouvera donc aucune cohérence dans ce fatras, écrit selon les critères orthographiques du pouvoir dominant.

Un second problème affleure. La grande majorité de la population ne maîtrisant plus le breton, celle-ci ne sait plus dire ces noms de lieux et de famille en breton. Elle les prononce à la française. Conséquence somme toute logique. En revanche, il y a de quoi être effaré par cette francisation généralisée de nos toponymes et patronymes… par les bretonnants actuels ! Les bretonnants de naissance ne montrent pas forcément le bon exemple, certes. Mais là où ça devient préoccupant, c’est de voir les néo-bretonnants utiliser massivement ces formes francisées, ne sachant même comment prononcer leur propre nom de famille.

Du temps où la langue bretonne était d’usage social dans la société, le peuple perpétuait ces noms propres et en créait de nouveaux en bretonnisant les prénoms et noms de famille français. Le processus a été stoppé net. Désormais, on s’achemine dans quelques années vers un scénario où l’on ne trouvera plus qu’une fraction résiduelle des nouveaux bretonnants à même de prononcer correctement noms de lieux et de famille. Concrètement, cela signifiera la perte de ce patrimoine linguistique.

On aura beau avoir de beaux panneaux bilingues, personne ne saura comment le peuple dénommait ces villes et villages, ces cours d’eau et ces collines, ces bois et ces champs. Les noms de famille et les prénoms, n’en parlons même pas. La transmission de tous ces noms propres n’a pas eu lieu, et la formation des nouveaux bretonnants délaisse complètement ce champ. Cela ne relève plus que de la curiosité individuelle de l’apprenant, très aléatoire par définition.

Autre point qui ne cesse de surprendre, beaucoup de néo-bretonnants utilisent l’orthographe francisée, non seulement de leur nom et prénom, mais aussi de leur lieu-dit et de leur commune. En cela, ils ne font que suivre l’ usage administratif officiel. Mais qu’est-ce que cela témoigne ? A mon avis, une absence de réflexion ou une profonde soumission au cadre culturel français imposé. A contrario, bretonniser son nom et son adresse dans tous les actes de la vie, est un geste symboliquement fort qui relève d’une émancipation culturelle et identitaire.

Les Basques, qui n’ont pas de grande leçon à recevoir sur le plan de l’émancipation et de la désaliénation, sont engagés depuis quarante ans dans la voie d’une basquisation complète de leurs noms propres. Les noms de lieux l’ont été immédiatement à la sortie du franquisme, dans les années 1980. L’orthographe espagnole des noms de commune a ainsi été remplacée par l’orthographe en basque standard (“Mutriku” a remplacé “Motrico”, “Gernika” a remplacé “Guernica”, etc.). Là-bas, nulle question d’un bilinguisme ridicule et consternant comme en Basse-Bretagne (“Trégastel/Tregastell”, “Pédernec/Pederneg”, “Prat/Prad”, “Le Rest/Ar Rest”, etc.). Les noms de famille basques connaissent la même dynamique de basquisation avec la démarche “Guk Abizena, zuk ?”, promue par les autorités locales, afin de substituer à l’état civil l’orthographe basque à l’orthographe espagnole (un exemple, le nom “Goicoechea” devient “Goikoetxea”). Résultat, les patronymes basques écrits à l’espagnole sont en très large minorité.

La comparaison Bretagne / Pays Basque montre une fois de plus le fossé existant entre les deux peuples. Le breton, même un minimum conscientisé lorsqu’il fait le choix de se réapproprier la langue du pays, peine à s’affranchir du cadre de domination français. On mesure là pleinement le degré d’aliénation qui atteint la société bretonne.

En réponse, on ne peut qu’inviter à défendre activement ces noms propres essentiels à notre patrimoine et à notre identité :

  • apprendre à prononcer correctement noms, prénoms et toponymes, et les utiliser de manière systématique (même lorsqu’on parle français) ;
  • apprendre à bretonniser les noms français en breton ;
  • utiliser systématiquement à l’écrit la graphie bretonne pour écrire les adresses et les noms bretons de communes, mais aussi sa propre adresse et son identité ;
  • rédiger ses chèques en breton, etc.

Leur patrimoine n’est pas le nôtre

Les éditions An Alarc’h, basées à Lannuon, viennent de publier un ouvrage intitulé Le Vieux-Marché, Ar C’houerc’had, ses noms de lieux et leur histoire, qui étudie le patrimoine de la commune à travers la toponymie en langue bretonne. Le livre est passionnant pour quiconque a un attrait pour ces sujets. La préface, écrite par le maire d’ Ar C’houerc’had, a elle aussi son intérêt, par le décalage qu’elle offre avec le reste du livre. Car ici point de vibrante défense du patrimoine bâtit, naturel ou linguistique, comme on aurait été en droit de l’attendre. Le maire débute certes par un court laïus sans consistance sur les noms de lieux, qualifiés  de “patrimoine important” (ce n’est pourtant pas ce que laisse penser l’état lamentable des panneaux de la commune, et l’écriture fantaisiste de la plupart des toponymes). Puis il poursuit, mais à propos d’un autre patrimoine qu’il faudrait défendre, le patrimoine “républicain” cette fois:

“Nous vivons dans un perpétuel mouvement, les frontières changent, de nouveaux états  naissent.

Chez nous  la réforme territoriale n’aura pas que pour effet de créer de nouveaux territoires. Avec cette réforme c’est la disparition des cantons, puis programmée mais un peu plus tard celle des départements. Des 36682 communes (source INSEE 01/01/2010) combien en restera-t-il ?”

puis, quelques lignes plus tard :

“Je ne doute donc pas un seul instant de l’utilité d’une telle publication. Au moment où les communes sont en danger cet ouvrage sera très prisé […]”

On imagine bien que l’élu ne pense pas un seul instant à la France lorsqu’il parle de frontières changeantes et de nouveaux Etats. Le dogme nationaliste de l’Unité et de l’Indivisibilité de la République interdit d’appliquer à la France ce qui se passe ailleurs dans le monde. En revanche, ce qui le terrorise, c’est la (pseudo) menace qui pèse sur les communes, les cantons et les départements, soit les différents échelons administratifs historiques de la République. Comme tout bon jacobin, il brandit tel un totem le chiffre sacré des 36000 communes de la République. On se souvient que les associations républicaines et laïcardes qui avaient appelé à manifester en 1999 contre la signature de la charte européenne des langues minoritaires et pour la défense de l’Unité et de l’indivisibilité de la République, avaient elles aussi invoqué sur leurs affiches la défense des 36000 communes. Ce patrimoine républicain est donc en danger pour notre élu. Il faudra qu’il nous explique en quoi nous devrions nous alarmer qu’une commune soit rattachée à une autre, ou encore que les cantons et les départements disparaissent. Tout le monde s’en fout, mis à part nos élus évidemment qui tirent concrètement profit de ces échelons. En tout cas, le fait qu’il ait cru bon d’orienter sa préface vers la défense de ce patrimoine républicain, en délaissant le patrimoine bâtit, naturel et linguistique, est très instructif sur l’échelle de valeurs de l’élu républicain. Cela ne fait que confirmer ce que nous constatons tous les jours : l’élu est en général plus préoccupé par les questions de symbolique républicaine et d’identité nationale que de défense concrète de notre patrimoine local.

Il est à gager qu’au moment où les sous-préfectures et, qui sait, les préfectures elles-mêmes seront menacées (période très utopique, j’en conviens), nous verrons nos braves élus se lamenter à propos de la disparition progressive de ces symboles de la démocratie à la française.

Non, définitivement, leur patrimoine n’est pas le nôtre.