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Bretonnant ou bilingue ?

Quand nos “élus” évoquent la défense des langues et cultures minoritaires, on  atteint souvent l’indigence la plus complète. Le dernier exemple en date est offert par la dernière livrée du magazine “Côtes d’Armor”, de septembre 2011. Un dossier de 4 pages est consacré à la langue bretonne, dans lequel divers acteurs associatifs expriment leurs points de vue.

Le plus intéressant, ou horripilant pour être exact, se trouve être l’interview d’un conseiller général, qui s’avère aussi être le maire de la commune où j’habite. On y lit les banalités habituelles sur la nécessité de préserver “l’héritage des nos ancêtres”, de “favoriser la transmission du patrimoine linguistique”, et autres mièvreries sur “la sauvegarde de la culture bretonne et la promotion de son identité”. Derrière les propos lénifiants, le néant ou presque. Ce maire-conseiller général, bretonnant, qu’on attendrait par conséquent volontariste dans l’utilisation de la langue bretonne, ne se sent visiblement pas concerné lui-même par ses propres paroles (comme j’ai pu le constater plusieurs fois, jamais en public n’est prononcée une seule parole en breton, à propos du breton, ou sur ce qui est fait sur la commune pour le breton… cf le billet sur ce blog).

L’autosatisfaction est ensuite de mise quand est évoquée l’action exemplaire du Conseil général des Côtes d’Armor, avec le chiffre asséné de 470 000€ de crédits alloués en 2011 à la langue bretonne (en soutien à Diwan et aux associations qui offrent des cours). Fort bien, mais quel enseignement tirer d’un tel chiffre brut ? Absolument aucun en réalité, car ce conseiller général se garde bien d’avouer que son département est bon dernier quant au montant alloué par locuteur. Ou comment faire passer sa collectivité pour active et concernée, alors que tous les acteurs sur le terrain constatent son absence…

Le temps passant, le discours républicain évolue et en vient à se montrer faussement désapprobateur devant la politique d’éradication des langues  menée par la République. Notre conseiller général concède ainsi que la langue bretonne a été “bannie”, et se montre une nouvelle fois favorable à ce qu’elle “reparte”. Mais c’est pour mieux la domestiquer, la neutraliser, la marquer au fer rouge du sceau de la “REPUBLIQUE”, invariablement Une et Indivisible…

“afin que l’on puisse s’afficher bilingue avec fierté…”

L’objectif à atteindre pour ce brave conseiller général, ce n’est pas l’officialité pour la langue bretonne, encore moins la reconnaissance de droits linguistiques pour ses locuteurs. Pour lui, il s’agit de “s’afficher bilingue avec fierté”…  Fier d’être bilingue ! En voilà une belle connerie ! On touche là le niveau 0 de la conscience linguistique. C’est l’aliénation culturelle poussée à son paroxysme.

L’injonction est tellement claire pourtant. Pour nos édiles, le combat pour la langue bretonne ne semble acceptable que s’il prend la forme d’un combat, forcément édulcoré, pour le bilinguisme. La langue bretonne ne peut s’envisager comme ayant une existence propre, autonome (oh le gros mot !). L’avenir de la langue bretonne ne peut, ne doit se concevoir qu’à côté, que subordonnée à la langue française. Si on pousse la logique jusqu’à son extrémité, la langue bretonne ne peut et ne doit exister sans la langue française. Elle doit, et nous ses locuteurs devons, accepter docilement et à chaque instant la relation de domination linguistique imposée. Sinon, la dérive identitaire nous guette…

“… sans entrer dans un excès bretonnant et en dehors de toute idée d’enfermement”

Se revendiquer “bretonnant” relève de l’ “excès”, et est rattaché à l’idée d’ “enfermement”. A l’inverse, le “bilingue” est lui connoté positivement et perçu  comme ouvert d’esprit… Ainsi, nous ne devons plus nous revendiquer bretonnants (pas plus que multilingues apparemment, mais est-ce étonnant dans un pays où le multilinguisme est perçu avec une telle suspicion ?), mais “bilingues”. Le remplacement du premier terme par ce dernier (et le glissement de sens qui va avec) semble gagner du terrain. C’est ainsi qu’à la bibliothèque municipale, les livres en breton sont qualifiés de “livres bilingues”, or la grande majorité d’entre eux ne sont justement pas bilingues, mais monolingues bretons. On voit à quelle absurdité cela nous mène.

Comme la Bretagne qui disparaîtra peut-être à l’avenir au profit d’un Ouest ou d’un Grand-Ouest, les “bretonnants” risquent d’être définitivement remplacés par des “bilingues”, quand bien même seront-ils multilingues en réalité. Et la langue bretonne, on ne l’évoquera plus. On parlera de “bilinguisme”. Notre assimilation par la République sera alors presque complète.

A l’opposé de ce conseiller général, dont le discours est tellement imbibé d’idéologie républicaine française, j’affirme ma fierté d’être bretonnant, de faire vivre cette langue bretonne au quotidien alors qu’elle est dans une situation critique. A l’opposé de son “bilinguisme”, supposément symbole d’ouverture, et en réalité outil de sujétion à l’ordre français, je préfère mettre en avant mon multilinguisme, ouverture concrète sur le monde et les autres peuples.

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