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Nationalisme ?

Le 11 mai dernier, les Français élisaient leur nouveau monarque après une campagne électorale où il aura été fréquemment question de nationalisme avec l’accession de Le Pen au second tour. Une semaine plus tard, la Fête nationale de la langue bretonne se déroulait à Langoned, avec une assistance bien éloignée des 12 000 personnes comptabilisées en 1997. A l’occasion d’un débat organisé lors de la fête, il est rapporté que certaines personnalités appelèrent à une “fête internationale de la langue bretonne”.

 

La dimension “nationale” de la fête, assumée par les organisateurs, dérange. Rien de bien étonnant à cela. Le concept de nationalisme est connoté très négativement en France et est systématiquement associé à la droite extrême. Nombre de commentateurs ont, pendant la campagne, ciblé Marine Le Pen et “son nationalisme“. S’est ainsi imposée l’idée dans le paysage politico-médiatique français que le nationalisme est une doctrine d’extrême-droite. La progression des nationalistes corses, perçue en France avec une très grande suspicion, ne fait que conforter cette connotation négative dans l’imaginaire français.

 

Le mouvement breton, ce qu’il en reste du moins, tend à s’aligner sur ce sens commun et à renier sa dimension nationale. Au siècle dernier, le nationalisme breton, multiforme car de droite mais aussi de gauche, avait connu une montée en puissance certaine qui ont abouti à un certain nombre de réalisations. Il est aujourd’hui évanescent, tout comme l’Emsav politique, et ce n’est pas un hasard. Nous refoulons notre nationalisme et subissons défaite électorale sur défaite électorale au moment même où les Corses, les Basques, les Ecossais et les Catalans le brandissent en étendard victorieux. Destins croisés.

 

Cette conscience nationale qui s’amenuise en Bretagne n’est donc pas sans conséquence. Sur le plan politique évidemment, les Bretons continuent dans les urnes d’approuver un système hyper-centralisé qui lèse la Bretagne et profite d’abord à Paris. Sur le plan identitaire, on assiste à l’élargissement d’une identité bretonne de pacotille ne reposant plus que sur du vent (une part de plus en plus grande de la population n’a strictement aucune connaissance de l’histoire de Bretagne, de sa culture, particulièrement de sa langue). Sur le plan linguistique justement, la réappropriation de la langue bretonne piétine et le déficit de conscience nationale collective et individuelle chez les acteurs du renouveau de la langue y contribue. J’en veux pour preuve le manque d’entrain de la nouvelle génération de bretonnants à utiliser le breton au quotidien et à le transmettre en famille.

 

Le Pays basque (sud) est un bon étalon de comparaison. Il y existe une corrélation très forte entre connaissance du basque et conscience nationale. Contrairement aux zones non-bascophones, bien moins conscientisées, la zone bascophone centrale est un véritable bastion du nationalisme basque. L’attachement à la langue, à la culture et à l’identité basque y est très puissant et généralisé. Le comportement électoral s’en ressent avec une domination sans partage des partis nationalistes au niveau local, soit orienté à gauche (Sortu), soit à droite (EAJ-PNV).

 

Si la revendication bretonne, politique et culturelle, est aussi insignifiante aujourd’hui, c’est d’abord parce que le nationalisme breton a reflué. L’Emsav n’a pas réussi, contrairement aux Corses, à proposer au peuple breton une voie nationaliste convaincante. Ne serait-ce que dans les mots, plus beaucoup de militants (à gauche particulièrement) n’assument ouvertement le qualificatif de nationaliste (tout comme celui d’indépendantiste d’ailleurs, les deux sont liés). L’étiquette “régionaliste” se développe, et c’est tout sauf un hasard, montrant notre difficulté à assumer une revendication plus radicale. Le sens commun français est en passe de domestiquer la Bretagne révoltée.

 

Revenons maintenant sur cette conception française du nationalisme, considérée dans le langage courant comme apanage de l’extrême-droite. On a envie d’en rire, tellement la campagne présidentielle a montré à quel point le nationalisme est en réalité une doctrine partagée par l’ensemble du spectre politique français, à des degrés divers certes mais globalement de plus en plus décomplexée.

 

L’écrivain et militant basque Jean-Louis Davant vient justement de sortir un livre en basque à propos de ce nationalisme français non assumé par le système politico-médiatique actuel, mais aussi par le français moyen (Frantzia eta nazioa, éditions Maiatz, mai 2017). Ecoutons-le décrire en français cette véritable schizophrénie française :

Dans le livre en question j’essaie d’explorer les arcanes d’un nationalisme français classique, nationalisme profond, inconscient et tranquille : sources, bases, contenus, attributs, conséquences, retombées…

Au terme du voyage, j’ai découvert en statue du Commandeur la figure paradoxale du Français moyen qui me laisse perplexe.

Imbu de principes universalistes, il est souvent un hyper-nationaliste qui s’ignore. Son raisonnement baigne dans l’universel. Il est le prototype de l’homo universalis, le cartésien et l’adepte des Lumières, l’inventeur des Droits de l’homme et du citoyen, le précurseur en tout, donc le modèle à suivre.

Quand il nous dit de façon pathétique : “Mais enfin, soyez comme tout le monde”, cela signifie concrètement et naïvement “soyez comme moi”.

En 1789 il proclama LA Nation universelle, mais la communauté qu’il bâtit est forcément comme toute autre une nation particulière, avec un ancêtre ethnique, le Gaulois, et une langue régionale, celle de Paris, très minoritaire dans le royaume de France qui, bientôt, sera LA République, également universelle.

Il a du mal à saisir le patriotisme des autres peuples, surtout sans Etat : il l’appelle nationalisme.

 

Ce peuple est tellement imbu de lui-même qu’il en vient à nier l’évidence, comme celle de la montée du nationalisme français, chez son personnel politique mais aussi dans toutes les strates de la population. L’alternative est alors la suivante. Soit dénationaliser la question bretonne et la ramener à une simple problématique régionale, avec le risque de diluer la revendication bretonne pour de bon. Soit assumer un véritable nationalisme breton, de défense de notre identité face à ce nationalisme français inavoué, et en même temps ouvert aux évolutions actuelles du monde.

 

 

 

 

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L’Exception Culturelle Francaise

 

 

 

 

Kaoc'h ki

Faut pas oublier les majuscules.


Pays de barjots

asselifafaffiche figurant François Asselineau, dirigeant du “parti” UPR

Agoravox est un site participatif où tout un chacun peut publier article d’opinion ou texte informatif sur à peu près n’importe quel sujet.  Du coup, on ne va guère s’étonner que divers courants politiques s’en servent comme tribune. Prenons un exemple. Les articles signés de militants du Front de Gauche recueillent en moyenne entre 70% et 80% d’opinions favorables. C’est le cas des articles que publie une certaine Ariane Walter, qui ne se cache pas d’être une véritable groupie de Mélenchon. Comment expliquer que des articles confinant à l’idolâtrie, flattant le sentiment national français, appelant régulièrement à défendre la Nation contre ses ennemis extérieurs (la mondialisation, l’Union européenne, l’anglais…) et intérieurs (nous !, les communautarismes…) soient autant plébiscités par les lecteurs d’Agoravox ? D’une part, on a certainement là un reflet de la crispation identitaire qui agite la société française actuelle. D’autre part, il semble que ce genre de sites participatifs soit sciemment colonisé par les militants de certains courants politiques (pas surprenant qu’un de mes articles n’est pas passé la barre de la validation, avec un collège de modérateurs aussi orienté).

 

Hier, c’est François Asselineau qui publiait une tribune assez hallucinante sur Agoravox, dont le titre donne l’eau à la bouche : Marie-Christine Blandin et EELV poursuivent le travail de sape contre la République française. Pour situer le personnage, voici ce qu’en dit un article paru sur reflets.info :

Prenons l’UPR. L’Union Populaire Républicaine, dirigée avec maestria par le formidable Asselineau : ce parti qui ne veut pas se définir véritablement à droite, veut traverser les courants et réunir des gens autant de droite que de gauche, a une certaine audience grâce à son chef, disons plutôt son gourou.

Un gourou ? Oui, un gourou : comme dans les sectes, l’UPR n’existe que par les analyses et conférences de son gourou. Le gourou disparaît, l’UPR disparaît. L’UPR a des croyances, comme toute secte qui se respecte. Et ce n’est que la croyance centrale qui motive l’UPR. Si dans une secte c’est la croyance que nous allons rejoindre un paradis sur une autre planète en priant le soleil et en se suicidant tous en chœur dans une forêt (le Temple solaire, par exemple), l’UPR croit qu’on peut enfin sortir du marasme politique et économique en quittant l’Europe et l’euro. C’est tout. Sans exagérer. Il suffit de suivre les propositions de l’UPR sur leur site, visionner des conférences du gourou, et vous saurez que :

1) Tous nos problèmes viennent de l’Europe, il faut quitter l’Union européenne
2) Pareil pour l’euro, il faut quitter l’euro
3) Tout peut fonctionner de nouveau super bien en suivant les points 1 et 2

Et comme l’UPR n’a pas de programme, puisque c’est une secte, ni véritablement d’engagement précis au delà de son dogme sectaire, et bien chaque question un peu tendue trouve une réponse par un système référendaire.

 

Et effectivement, à longueur de texte, on est invité à aller voir les conférences, extraits vidéos de conférence, et autres analyses écrites que nous propose Asselineau. Visiblement, multiplier les renvois vers sa littérature est pour lui le moyen d’économiser le travail d’argumentation :

Comme je le rappelle dans ma conférence “Mais où est passée la République française ?”, le « sang impur » dont parle notre hymne national ne désigne nullement le sang d’ennemis étrangers mais, tout au contraire, le sang du peuple français qui est prêt à mourir en martyr pour défendre sa liberté nouvellement conquise.

 

Le “sang impur” serait donc celui du peuple français qui meurt en martyr. On pouffe de rire devant la démonstration. Il se lâche ensuite sur la carte ci-dessous, trouvée sur le site d’EELV :

 

KartennFrañsEELV

Comme je l’ai fait remarquer dans ma conférence, cette carte viole effrontément la première ligne de l’Article Ier de la Constitution de la République française, qui dispose que “la France est une République indivisible”.

La fusion des départements alsaciens, savoyards et corse, la réunification de la Bretagne, la création de collectivités basque et catalane… ça ne va pas chercher bien loin, et pourtant, pour Asselineau, c’est déjà une déclaration de guerre contre la France ! S’ensuit un passage assez flippant où le fada de l’UPR n’hésite pas à jouer l’inquisiteur :

 

La publication d’une telle carte sur le site Internet officiel d’un parti politique qui compte 2 ministres au gouvernement (Cécile Duflot et Pascal Canfin) aurait dû, si les mots et le droit constitutionnel ont encore un sens, valoir le renvoi de ces deux ministres et le lancement de poursuites judiciaires contre leur parti politique pour atteinte contre la sûreté de l’État.

 

“Atteinte à la sûreté de l’Etat”, rien que ça ! On rit un peu jaune quand on imagine ce qu’un Asselineau parvenu au pouvoir (au passage, il a été directeur de cabinet de ministres du gouvernement Juppé et proche de Charles Pasqua) serait capable de faire contre les “séditieux” visant à “détruire la République française”.

L’article de François Asselineau pointe, à l’heure où j’écris ces lignes, en deuxième place des articles les plus lus. Le nombre de commentaires atteint le chiffre ahurissant de 335. Et surtout, surtout, il recueille 77% d’opinions favorables (avec un total énorme pour Agoravox de 106 votants). Oui, plus de trois-quarts des votants a acquiescé à l’argumentaire et à la vindicte de cet individu.

Quand je parlais d’un pays de barjots…


Une “démocratie de basse intensité”

Non-collectivite-alsacePGavril2013

La France est un pays de merde, et on en a une nouvelle confirmation ce soir.

Je pense que nous avons été un certain nombre en Bretagne, et dans les autres “régions à fortes identités” (euphémisme à la con désignant ce que partout ailleurs dans le monde on appelle “minorités nationales”), à espérer que le référendum alsacien d’aujourd’hui ouvre une brèche dans la République Une et Indivisible. L’heure semblait être à une revanche du pays réel, du peuple dans sa diversité, de la démocratie véritable, sur le carcan jacobin et sa démocratie de préfecture.

A l’instigation de la droite alsacienne, et avec l’appui de la mouvance régionaliste et des verts, le référendum devait aboutir à la fusion des deux départements et du conseil régional d’Alsace. Aurait émergé un Conseil d’Alsace aux prérogatives renforcées, à même de mener des politiques ambitieuses dans divers domaines. Les économies auraient été substantielles, avec la fin des financements croisés et des doublons entre schémas départementaux et régionaux, la réduction du nombre d’élus, etc. Indubitablement, on commençait à voir apparaître le début d’une démocratie différenciée, faisant confiance à ses acteurs locaux pour s’organiser, antithèse de la République uniforme et hypercentralisée. Et puis, pour une fois qu’on demande son avis au peuple sur les questions d’organisations territoriales !

Et bien non, le monolithe républicain est bien loin de se fissurer. Les Alsaciens ont préféré le statu-quo. Dans le détail, il semblerait que le Haut-Rhin ait redouté de se retrouver sous l’influence de Strassburg. Et voilà comment on se retrouve à la case départ, en attendant un acte 3 de la décentralisation dont le but sera surtout de ne rien changer au mic-mac de l’organisation territoriale française. On la connait, la force d’inertie du jacobinisme français. Elle a encore montré aujourd’hui sa redoutable capacité de nuisance. De Mélenchon à Le Pen, en passant par tous les groupuscules et officines nationales-républicaines, le branle-bas de combat pour “maintenir l’Alsace française” était assez sidérant. En parcourant la toile ces jours-ci, on se serait crû à la veille de Valmy : “la République, Une et Indivisible, est en danger, les Allemands et autres eurocrates sont à ses portes”. Effarant.

Ce pays est mentalement ravagé par le jacobinisme. Son modèle d’organisation et de fonctionnement se révèle tous les jours plus inefficace et antidémocratique. Edwy Plenel, tirant les enseignements de l’affaire Cahuzac, parle de la France comme “d’une démocratie de basse intensité”. La très faible participation et le non au référendum alsacien en offre une preuve supplémentaire.


Les départements, à quoi ça sert ?

 

A l’heure où le gouvernement socialiste s’apprête à réformer l’inimitable organisation administrative française, les départements continuent de briller par leur inutilité, quand bien même leur berger Claudy Lebreton (président de l’Assemblée des départements de france et du CG des Côtes d’Armor) écume les ministères et autres médias parisiens pour  vanter “le rôle économique et social majeur joué par les départements“. On rigole, encore plus après avoir écouté la chronique du “toutologue” Philippe Meyer sur France Culture le vendredi 19 octobre. Celui-ci nous offre encore un poilant exemple de gabegie orchestrée par un département, en l’occurrence l’Aisne. Après s’être penché sur les slogans branché en anglais (“L’Aisne, it ‘s open“, “Aisneglish institute“, “AisneJoy“, “direction the camp’aisne“) et les jeux de mots à deux balles qui figurent sur les affiches du métro parisien (“du talent 100% l’Aisne“, ” J’M l’N “), il termine ainsi sa chronique :

“il faut décerner un prix spécial à la collectivité territoriale capable de financer pour donner de la notoriété à son département, une campagne au terme de laquelle on en a rien appris, même pas où il se trouve”

 

Une petite recherche sur internet, et l’on apprend que le Conseil Général de l’Aisne finance ainsi année après année une campagne de notoriété à destination des Parisiens, et ce depuis 2005. Le coût annuel de cette campagne, qui était de 1 M€, s’est retrouvé réduit à 250 000€ à partir de 2010. Satanée crise ! Ce marketing territorial utilise toutes les formules du genre, misant à la fois “sur un ton décalé pour promouvoir les atouts de son territoire auprès des entreprises et des futurs entrepreneurs” et invoquant “ses valeurs traditionnelles et novatrices ainsi que ses capacités d’accueil, d’écoute, de soutien et d’accompagnement”. Le blabla habituel des agences de communication en somme.

 

Comme le fait Philippe Meyer dans sa chronique, on peut raisonnablement se poser la question du coût des budgets communication des collectivités locales de France au vu de l’exemple ci-dessus. Rien que dans les Côtes d’Armor, on aimerait bien connaître l’argent dépensé dans le bulletin mensuel “Côtes d’Armor magazine”, la télé locale “Armor TV”, ainsi que les campagnes d’affichage régulières sur les initiatives à la con du Conseil Général (qui est, des trois départements bas-breton, celui qui dépense le moins pour la langue bretonne par locuteur). Et que dire des millions d’euros que la région bidon des Pays de la Loire fouette pour tenter de forger de toute pièce une identité de pacotille ? On mesure là l’absurdité du système administratif français, composé de territoires tellement artificiels et dénués d’identité, que les collectivités locales en viennent à dépenser des millions d’euros, pour développer leur notoriété et dans un but de construction identitaire. 

 

 


Derc’hen a ra ar stourm e Kernitron-al-Lann

 


Dimeurzh penn-sizhun oa en em gavet ouzhpenn 500 a CRSed hag a baotred Mari-Robin  evit hargas kement hini hag a stourm a-enep d’an danvez-aerborzh. Ha ne vez ket kollet amzer. Bezañ zo un toullad tier dispennet dija, ha prestik ne vo ti ebet ken en e sav e-lec’h vo savet an aerborzh. Pegement e kousta da Yann sitoian ? 500 000€ betek bremañ, hervez unan plaset-mat. Ha n’eo ket fin. Derc’hen a ra ar stourm a-enep da sorc’henn ar Sozialisted (ret eo lâret emaint tout a-du evit an aerborzh).  Tal-o-c’hichen ne glever ket ken Duflot hag he c’hensorted glaz, tapet berr int goude ‘devant embannet bezañ a-enep. Met se oa gwezhall ! N’eo ket ar wezh kentañ e vez tremenet lost al leue dre hon genoù.

 

Neuze e terc’h ar stourm eno. An degadoù a dud a oa en em staliet war dachenn an aerborzh evit labourat an douar hag enebiñ deus kirri-nij ar PS zo rekouret bremañ gant tud all deus tamm bihan pep lec’h.  Goude e vanka traoù dezhe (boued ha dilhad) e terc’hont penn bepred. Tier dilosket an deizioù a-raok zo bet addigoret. Ha kalz a vanifestadegoù skoazell a vez ‘ba bro Naoned hag e lec’h all. Dont a ra da soñj dimp ‘ba Plougoñ. Siwazh, dav eo lâret emañ an tu-kreñv gant Ayrault hag e lakizien. Ar galloud politikel kement hag an holl mediaoù zo dindannañ (klevet ‘peus-c’hwi komz deus stourm Kernitron ‘ba ‘r mediaou ?)… Bepred eo e vez diskwelet sklaer dezhe penaos ne vefont ket laosket da drailhañ hon bro evit o “c’hreskidigezh santel”.

 


Francophonie, du colonialisme au chauvinisme linguistique

Cette semaine sur France Culture, on a côtoyé le pire comme le meilleur. Le meilleur, c’était lors du documentaire « Sur les docks » du lundi 8 octobre, intitulé « Je ne parle pas la langue de mon père ». L’écrivaine franco-algérienne Leïla Sebbar, en quelques mots admirables, décrivait la non-transmission par son père de sa langue maternelle, l’arabe. Ce dernier, instituteur dans  l’instruction publique française de l’Algérie coloniale, avait en effet fait le choix de refouler sa langue dans le cadre familial, et ainsi d’éduquer ses enfants en français :

 

« Dans sa langue, il aurait dit ce qu’il ne dit pas dans la langue étrangère. Il aurait parlé à ses enfants de ce qu’il était. Il aurait raconté ce qu’il n’a pas raconté. Non pas de sa vie à lui, un père ne parle pas de sa propre vie à ses enfants. Non, de sa vie il n’aurait pas parlé. Mais les histoires de la vieille ville marine, les légendes, les anecdotes, le petit homme rusé qui se moque des puissants et ça fait rire les faibles, les pauvres. Il aurait raconté les ancêtres, le quartier. Vérité et mensonge. Il aurait ri avec ses enfants dans sa langue, et ils auraient appris les mots de gorge, les sons roulés, répétés, articulés encore et encore. Maître d’école dans sa maison. Ensembles ils auraient déchiffré, récité, inscrit sur l’ardoise noire les lettres qu’ils ne savent pas tracer. »

 

A travers la non-transmission de la langue, c’est une culture et une histoire que l’on condamne à l’oubli. En d’autres termes, priver un peuple de sa langue conduit à lui fermer les portes de sa propre culture et de son histoire :

 

– (réalisatrice) « Qu’est-ce que votre père ne vous a pas transmis, sa langue oui, mais beaucoup plus, ce que vous dites dans ce livre… »

« Oui, je crois que c’est davantage. Et puis on sait qu’une langue, c’est une civilisation, sur des siècles, et des siècles. Et dire… priver quelqu’un d’une langue, quand il s’agit d’une langue paternelle ou maternelle, si on parle de langue maternelle, on dit la première langue. On dit la langue du corps, de la mère ou du père. Et donc l’absence de la langue c’est l’absence de tout l’arrière pays, de toute l’histoire depuis très très très longtemps. Et je crois que mon père, je ne suis pas sûre qu’il l’ait su, qu’il me privait de tout cela. »

 

Derrière l’apparence du choix raisonné et assumé, se dévoile l’aliénation coloniale sous sa facette linguistique :

 

« Je pense que ce n’était pas du tout prémédité. Je pense quand même que c’était une certaine volonté mais je crois qu’il a été très… très touché par la colonisation. Quand je dis touché, ça veut dire entamé… entamé. Et d’une certaine manière il n’a pas échappé aux effets de la colonisation en Algérie. »

 

Avec une sentence à laquelle je souscris personnellement, étant malheureusement trop conscient qu’une vie ne me permettra pas de récupérer complètement la langue dont on m’a privée :

 

« une langue que l’on n’apprend pas à la maison, on ne l’apprend jamais »

 

Puis France Culture nous a offert le pire, ce matin vendredi 12 octobre, dans l’émission « Les enjeux internationaux ». Le thème abordé était celui de la francophonie, le prochain sommet de cette organisation se préparant à Kinshasa. Le présentateur de l’émission, Thierry Garcin, est docteur d’État en science politique, habilité à diriger des recherches, et il a publié de nombreux articles et ouvrages, dont Les Grandes Questions Internationales depuis la chute du mur de Berlin (Economica, 2è ed, 2009). Excusez du peu. Et son invité était pour l’occasion Dominique Hoppe, président de l’assemblée des fonctionnaires francophones des organisations internationales (AFFOI).

 

 Le texte de présentation sur le site de l’émission donne le ton :

 

« Parler une langue étrangère, c’est se plier à son mode de penser. 

 

En quoi l’affaiblissement du français dans les organisations internationales réduit-il le pluralisme non seulement linguistique mais aussi intellectuel et politique. »

 

Le premier sourire est esquissé. Dénonciation du phénomène de domination d’une langue sur l’autre, défense du pluralisme linguistique… comme on dit en breton, ar pouthouarn a lâr d’ar chaodourenn eo du he revr, ou la marmite dit au chaudron que son cul est noir.

 

Dominique Hoppe dresse un tableau alarmant de la situation du français dans les organisations internationales. Il y constate une « dégradation des pratiques linguistiques ». L’ « anglais hégémonique » relègue le français comme langue « périphérique utilisée de temps à autre ». Présentateur et interviewé surenchérissent alors dans la défense du français, cette « grande langue de littérature » décrite comme supérieure à l’anglais dans le domaine du droit.

 

Les méfaits du monolinguisme anglais sont pointés du doigt (sans que le monolinguisme français ne soit lui jamais interrogé dans le cadre hexagonal) :

 

« En réduisant tout cela à une langue unique on amène les gens à penser de façon simpliste. Et la pensée unique n’est bonne pour personne. »

 

Tout chauvinisme linguistique est cependant balayé d’emblée par le haut fonctionnaire d’un revers de main. La défense du français dans les institutions internationales doit être considérée comme relevant d’un juste combat pour la diversité culturelle :

 

 « On n’essaye pas de défendre le français pour défendre le français. On essaye de défendre le français pour apporter une forme de diversité linguistique, culturelle et conceptuelle. »

 

La formule est bien évidemment creuse, et Thierry Garcin précise lui ce que l’on entend, dans les milieux intellectuels français, par diversité linguistique :

 

« le fait de défendre et de promouvoir le français doit s’accompagner de la défense et de la promotion aussi d’autres grandes langues ».

 

Tout est dit ou presque sur la façon dont on conçoit en France le pluralisme linguistique : ce dernier ne doit concerner que les « grandes langues ». Dans la question suivante, le présentateur s’en prend directement aux langues minoritaires, avec une incurie qui laisse pantois :

 

« Et puis il y a toute la question en Europe, mais ça on n’a pas le temps d’en reparler mais il faudra le faire, c’est de ce qu’on appelle les langues régionales, minoritaires, jusqu’aux patois qui paraît-il sont des langues, et ainsi de suite, et alors là, étant donné la mode ou plutôt la tendance lourde vers les indépendantismes régionalistes en Europe, Ecosse, Catalogne et ainsi de suite, c’est encore un facteur de fragilité des grandes langues. »

 

Rappelons que ce monsieur est « docteur d’État en science politique, habilité à diriger des recherches ». D’après lui donc, les langues minoritaires sont avec l’anglais parmi les principales menaces pour « les grandes langues ». On hallucine. De même, on est éberlué devant le mépris étalé. Thierry Garcin stigmatise les « patois », utilisant un terme clairement péjoratif et leur déniant ostensiblement le statut de langue. Ceci alors que la linguistique en fait des langues à part entière (« langue : tout système linguistique servant à communiquer ») et que la plupart des linguistes récusent catégoriquement le terme de « patois », considéré comme non scientifique. D’après le socio-linguiste Jean-Pierre Cavaillé, « ce mot [patois] est bien chargé de tout le mépris et de toute la condescendance sociale possible, en même temps qu’il pèse tout son poids de mépris et de condescendance linguistiques. »

 

La réponse du président de l’ « assemblée des fonctionnaires francophones » prolonge les élucubrations de Thierry Garcin. La langue minoritaire est pour lui vecteur de repli sur soi identitaire :

 

 « Absolument oui, le grand écart devient de plus en plus périlleux et ce n’est qu’une des dimensions. Vous savez les rétractions culturelles qui peuvent s’exprimer par ce genre de positionnement, elles signifient aussi qu’on est de moins en moins enclin à vouloir comprendre l’autre dans sa différence et vouloir s’enrichir de sa différence. »

 

Puis se monsieur poursuit sans rire sur la dérive technocratique des institutions internationales, qui serait, si l’on suit bien l’enchaînement logique, la conséquence d’un régionalisme exacerbé, ou au moins d’un pluralisme linguistique trop étendu (on en revient à nos « grandes langues » et à leur légitimité) :

 

« Or une organisation internationale, c’est une entité qui par sa nature doit représenter une multitude de gens différents, et si ces gens différents ne sont plus capables de s’écouter, de travailler ensemble ou d’avoir des velléités d’avancer côte-à-côte, alors les organisations internationales continuent à faire leur travail. Simplement elles le font par leurs propres décisions. Si les décideurs, ceux qui doivent gouverner l’orientation que prend l’organisation ne sont plus là pour décider de rien, parce qu’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les objectifs, nous, en interne, on a la compétence intellectuelle de faire nos propres choix. Et c’est un grand danger, parce que la douce direction de devenir des technocratie autogérées ayant un avis particulier sur le service qu’elles doivent rendre, c’est pas tout à fait le sens de la mission qui nous était au départ allouée. »

 

Sauf que, précédemment dans l’interview, ce même haut fonctionnaire associait dérive technocratique et monolinguisme croissant des institutions européennes :

 

 « et donc les organisations internationales, notamment européennes, ont tendance à devenir un peu des technocraties mono-culturelles, mono-linguistes »

 

Vous n’y comprenez rien ? Moi non plus.

 

Ou plutôt si. Il y a quelques aspects essentiels à retenir de ces lamentations, très largement partagées dans l’élite intellectuelle française. D’abord, le désarroi devant le recul du français à l’international (chouette !). Ensuite, l’hostilité à l’anglais et aux langues minoritaires. Enfin, l’insupportable morgue à brandir les principes de pluralisme et de diversité linguistique pour revendiquer à l’échelle internationale ce qui est refusé aux défenseurs des langues régionales dans le cadre hexagonal.


Oh, la belle abstention !

Plus que quelques jours et l’on connaîtra les deux candidats qui s’affronteront au deuxième tour de l’élection présidentielle française. J’ai beau chercher, je ne vois pas la moindre raison pour me déplacer dimanche prochain, ni même dans quinze jours. Oh, le mauvais citoyen ! Je vais expliquer le plus succinctement possible ma position concernant cette élection qui est un des temps fort de la « démocratie à la française », et que pourtant j’ai beaucoup de mal à percevoir autrement qu’en spectacle de clowns.

 

Il faut d’emblée préciser que c’est la dernière élection où la participation est (relativement) importante, le peuple ayant bien saisis que les autres élections, locales, régionales ou européennes, n’ont guère d’incidence  dans un pays aussi centralisé. A contrario, la concentration des pouvoirs dans les mains du chef de l’Etat est telle que ce scrutin présidentiel revêt une importance considérable. Effectivement, le candidat choisi et son futur gouvernement décideront de tout ou presque pendant cinq années, et présideront depuis Paris aux destinées de 65 millions d’individus. Cela sans contre-pouvoirs réels. C’est la première chose qui me dépasse. Que l’on abdique totalement sa souveraineté individuelle, et que collectivement l’on concède toute prise sur son présent et son avenir proche. On assiste ainsi à une déresponsabilisation complète des individus à qui l’on enjoint de voter tous les cinq ans pour mieux les écarter de la chose publique entre temps. En lieu et place de l’autonomie d’action et de réflexion, la communauté de citoyens se laisse bercer et conduire par les autorités publiques et les médias, voire un orateur brillant comme c’est le cas de l’extrême-gauche avec Mélenchon. Ce dernier cas mis à part, il n’est pas étonnant que la résignation et l’apathie soient généralisées, étant entendu qu’on attend tout d’un Etat qui prétend tout pouvoir résoudre. Lorsque l’on se rend compte de l’incongruité de la chose, la chute est dure…

 

D’un point de vue anticapitaliste, il paraît évident que rien n’est à attendre de ce scrutin. L’élan actuel autour du social-nationalisme de Mélenchon devant être considéré comme il se doit, c’est à dire un repoussoir, force est de constater que l’anticapitalisme internationaliste ne pèse presque plus rien aujourd’hui (en dépit de la candidature rafraîchissante de Philippe Poutou). De même, l’écologie politique est en train de sombrer avec la défaite cinglante d’Eva Joly. Seuls ces deux candidats, pourtant, offrent une véritable réflexion sur l’organisation politique française tout en prônant une rupture  avec le système capitaliste. Ils pèsent d’après les sondages 3% à eux-deux…

 

C’est peut-être cela le plus effrayant, se dire qu’aujourd’hui 97% des gens adhèrent à la République jacobine et à son fonctionnement centralisé. Les questions de démocratie locale, de réorganisation du territoire, de droit à l’expérimentation, de sauvegarde des langues et cultures minoritaires, sont toutes occultées dans cette campagne où ce sont les états-majors des partis et les médias parisiens qui donnent le tempo. Si au moins ces problématiques apparaissaient et étaient débattues comme il se doit au moment des scrutins locaux ou régionaux. Mais non, là aussi ces questions sont phagocytées par les grands débats nationaux. En France, la politique ne s’envisage qu’au niveau national, et il ne peut exister de réels espaces politiques intermédiaires où seraient discutées de façon autonome les problématiques locales. Les élus locaux, imprégnés par ce fonctionnement, ne font d’ailleurs la plupart du temps que décliner localement ce qui se dit et se décide à Paris, sans jamais montrer une quelconque autonomie de réflexion et sans la moindre volonté d’exercer un véritable contre-pouvoir local. L’élection présidentielle contribue évidemment à accentuer cette tendance, en éludant tout ce qui ne relève pas du « national » ( terme à peu près équivalent à « parisien »).


La participation aux élections est un acte fort de la citoyenneté française, par lequel l’on manifeste son appartenance à la communauté de citoyens, même ci celle-ci ne s’avère n’être qu’un agrégat d’individus, conditionnés pour répondre docilement aux injonctions des pouvoirs publics, manifester raisonnablement leur mécontentement de temps à autre, et surtout ne jamais songer à remettre en question le système politique en place. La portée symbolique du vote est donc essentielle pour le républicanisme français, qui, par ce biais, tente de cimenter une communauté nationale que l’absence de guerre ne permet plus de fédérer aussi facilement qu’avant. A travers les élections, on prête ainsi allégeance au système politique en place, à la République, à la Nation, ceci au-delà des querelles partisanes. Cette communion républicaine pose évidemment problème pour tous ceux que la République a écrasés. Les ouvriers au premier chef, qui sont toujours moins nombreux à se déplacer vers les bureaux de votes. Et puis évidemment toutes les minorités ethniques que la République a voulu effacer par décret. La France a tout fait, par l’humiliation et le mépris, puis dorénavant l’absence de reconnaissance, pour rayer de la carte les peuples qu’elle a conquis. Encore aujourd’hui, nous subissons ce rapport de domination qui nous prive collectivement de notre passé, de notre présent et de notre futur, qui nous empêche de vivre notre identité comme on l’entend, et de faire vivre notre culture autrement que folklorisée. Le déni de démocratie qui nous frappe est largement suffisant à mon sens pour ne pas participer à leur cirque électoral.

 

Nos droits culturels fondamentaux continueront d’être allègrement bafoués, la démocratie locale restera une chimère, l’oligarchie parisienne gagnée au capitalisme dictera plus que jamais ses desiderata à 65 millions de personnes… L’élection passera et rien ne changera. Restons chez nous, et laissons les citoyens, ces fidèles de l’église républicaine, aller communier dimanche tout en croyant encore à leur « démocratie ». Chaque point supplémentaire d’abstention est une gifle infligée à leur République de merde.

 


“Petit manifeste futuriste en faveur des langues minorisées”

 

Suite aux manifestations de samedi à travers la France, réussite sur le plan de la mobilisation, semi-échec sur le plan médiatique (mais c’était prévisible), je renvoie le lecteur vers le tout dernier article du socio-linguiste occitan Jean-Pierre Cavaillé, Petit manifeste futuriste en faveur des langues minorisées. En quelques paragraphes lumineux, l’auteur démontre la modernité et la justesse de notre combat pour la survie de nos langues, qu’elle soit occitane, bretonne, rrom ou polynésienne. Et il allume comme il se doit l’idéologie nationaliste française et son principe sacré de langue unique. Ce petit texte est un condensé des analyses brillantes que nous offre régulièrement sur son blog le socio-linguiste, où la défense de l’occitan et des langues minorisées côtoie la dénonciation sans concession de la politique française de domination culturelle et linguistique. C’est  en somme la référence théorique pour qui veut comprendre et lutter contre la politique d’éradication dont sont victimes nos langues et cultures.

 

 

 


Le jour où l’Europe balaya la France


Tout commença lors de l’été 2012. Le peuple grec était à l’agonie, pris à la gorge par une classe dirigeante elle-même aux ordres du libéralisme mondial. Les manifestations étaient quotidiennes, impressionnantes, à travers tout le pays. A la résignation avait succédé un espoir un peu fou, qui avait gagné toutes les couches de la société. Une force collective nouvelle se dégageait de ces masses qui refusaient les conditions de vie détestables que les économistes voulaient leur imposer. L’idée avait germé et essaimé que le peuple pouvait, devait se rendre de nouveau maître de son destin.

Chose nouvelle, les manifestations de solidarité s’étaient généralisées en Europe. Les Grecs étaient sur le point d’être rejetés hors de l’Europe, et partout les peuples se révoltaient contre le traitement infligé aux Grecs, qui selon toute vraisemblance les guetterait tôt ou tard. Le raz-de-marée humain était tel en Europe que l’effervescence gagna nombre d’intellectuels, et les politiques par contagion. Sous la pression, les dirigeants européens se réunirent et acceptèrent à reculons la revendication populaire d’une assemblée constituante à l’échelle de l’Europe. Celle-ci se réunit le 4 août à Bruxelles, avec des délégations issues de la société civile et représentants chaque gouvernement, chaque pays, chaque région de l’Union Européenne.

Les peuples d’Europe devaient enfin fusionner

L’ambiance était surréaliste, euphorique. Ces centaines de délégués, sous le regard attentif de leurs médias nationaux, avaient conscience de participer à un moment décisif et historique. Le pouvoir politique traditionnel vacillait, le carcan capitaliste se fissurait, beaucoup de certitudes semblaient s’évanouir et laisser place à un champ des possibles complètement inédit. Les premiers orateurs n’eurent pas de mots trop durs pour vilipender la haute finance, les multinationales, les experts en tout genre et le libéralisme destructeur, qui avaient bafoué la noble idée de communauté européenne. L’attitude exemplaire du peuple grec, désormais debout face à l’injustice libérale, était saluée à chaque prise de parole et soulevait des salves d’applaudissements.

Mais l’assemblée connut un nouvel élan lorsqu’un obscur délégué slovaque s’avança au pupitre. Celui-ci plaida avec enthousiasme en faveur d’une idée renouvelée et résolument tournée vers l’avenir de la citoyenneté européenne. Sociale, juste, démocratique, progressiste, l’Union européenne devait être émanation du peuple, et cesser d’être l’instrument d’oppression que le libéralisme avait façonné jusqu’alors. L’Assemblée se leva, exultant. La rupture avec le capitalisme devenait un impératif. Quant à la fraternité européenne, elle ne devait plus souffrir de frontières intérieures. Les peuples d’Europe devaient enfin fusionner pour que l’égalité entre tous les citoyens européens éclipse enfin les égoïsmes nationaux. La salle l’ovationna.

Quelques délégués à la botte des gouvernements en place et du libéralisme tentèrent bien de faire dérailler la folle idée naissante. Mais les broncas successives et l’hostilité générale les dissuadèrent de rester plus longtemps dans la salle. D’autres orateurs prolongèrent le génial projet du délégué slovaque, avec à chaque fois des tonnerres d’applaudissements. L’un d’entre-eux porta un vibrant hommage au peuple européen, pendant si longtemps divisé, et qui se retrouvait enfin véritablement réuni ce soir-là. Le principe sacré de l’Unité et de l’Indivisibilité du peuple européen ne tarda pas à être émis et adopté. Dans la foulée l’on vota à l’unanimité en faveur de l’abandon de toutes les anciennes souverainetés nationales. Les forces armées et de police des différents Etats étaient dans un même mouvement dissoutes au profit d’une unique force populaire européenne.

La communauté politique homogène exigeait des êtres semblables

Un autre délégué fit forte impression en reniant sa qualité d’Italien, et en appelant à la dissolution du pays qu’il convenait jusque là d’appeler Italie. D’autres surenchérirent en appelant toutes les vieilles nations, ces débris de l’histoire, à s’effacer devant le nouveau projet porteur d’espoir, de paix et de bonheur. Comme le formula un délégué portugais, l’esprit national et particulier qui prévalait auparavant devait désormais se fondre en esprit européen et universel. Certains orateurs, portés par l’événement, s’en prirent virulemment à ces Etats-nations, petits territoires morcelés et claquemurés, qui pendant longtemps ne surent que se faire la guerre. L’heure était à la formation d’une communauté humaine éclairée, d’un peuple neuf, uni et solidaire, débarrassée de ses oripeaux nationaux  et du patriotisme imbécile.

Les particularismes nationaux et locaux étant des entraves à la formation de l’Homme nouveau, il s’imposait à ces révolutionnaires de révoquer toute idée d’appartenance. Dorénavant, il n’y avait plus que des Européens, là où autrefois il y avait des Allemands, des Espagnols, des Français, des Belges, etc. L’impératif d’une communauté politique homogène exigeait des êtres semblables. On en conclut à la nécessité d’un enseignement rigoureusement uniforme aux quatre coins du continent. Des programmes strictement identiques pour tous, appliqués par un corps d’enseignants mobiles et interchangeables, le tout s’insérant dans un système éducatif hyper-hiérarchisé, devaient concrétiser cette promesse. L’enseignement de l’histoire avait un rôle essentiel dans ce cadre, en cherchant à susciter l’adhésion de la jeunesse à la nouvelle construction politique. Elle se devait de démontrer à tous l’antiquité de l’Union européenne, dont l’Empire romain était présenté comme la préfiguration. De cette façon, on prouvait qu’elle préexistait aux Etats-nations, apparus ultérieurement. La période de 1500 ans allant de la chute de l’Empire romain à la création de l’Union européenne fut rebaptisée « les Ages sombres ». La période contemporaine, celle de l’avènement de la Communauté européenne, fut qualifiée elle d’ « Ere du bonheur humain ».

C’est alors que se posa la question des langues. Les débats furent brefs, et rapidement apparut un consensus sur la nécessité d’une même et unique langue commune à toute l’Europe. L’injustice qui obligeait les travailleurs européens à changer de langue en même temps que de pays était désormais insupportable à tous. Une communauté humaine éclairée devait se comprendre parfaitement d’un bout à l’autre du continent, et parler le même langage. Le choix se porta assez logiquement sur l’anglais, qui avait l’avantage d’être déjà connu par la plupart des Européens. Les Français défendirent exagérément leur idiome. Lorsqu’ils comprirent leur défaite, les plus buttés d’entre eux quittèrent la salle, laissant un goût amer à une assemblée qui avait bien du mal à accepter ces manifestations rétrogrades de particularisme national. L’intransigeance française laissait cependant planer une menace quant à une scission à l’intérieur du peuple européen, désormais proclamé Un et indivisible. Pour prévenir tout fédéralisme des idiomes, on décida d’un commun accord de supprimer ces ferments de division que représentaient les langues vernaculaires. Plusieurs préconisations furent émises dans ce sens, comme l’anglicisation systématiques de tous les patronymes et toponymes (la ville de « Paris » fut ainsi renommé en « Hilton »), ainsi que la mise à l’écart complète des patois de l’espace public, de l’enseignement et de l’éducation (toute autre langue que l’anglais devait désormais être qualifiée de patois). La langue anglaise, quant à elle, promue au rang de langue de la liberté et du Progrès, allait bénéficier de tout un arsenal de mesures pour généraliser son utilisation. Avec un tel dispositif, l’assemblée avait bon espoir de voir le féodalisme linguistique complètement effacé au bout de deux générations.

Le centralisme s’imposa à tous comme une évidence

Il fallait aussi refonder le temps et l’espace du nouvel espace homogène à faire advenir. Un projet de nouveau calendrier fut lancé sur le champ. La discussion sur l’organisation territoriale prit une importance prépondérante. Tous s’accordaient à faire du passé table rase, et à dissoudre définitivement toutes les identités locales, régionales et nationales, qui constituaient autant de prisons étroites pour l’esprit. Immédiatement, une commission se proposa de plancher sur la question. On les vit revenir au bout de quinze minutes, brandissant des double-décimètres et des cartes de l’Union européenne quadrillées à la perfection. La foule des délégués laissa échapper un murmure d’approbation. Déjà les cartes circulaient dans les rangs. L’Europe avait été divisée en vingt-sept carrés d’égale surface et aux limites parfaitement rectilignes, les côtes maritimes venant harmonieusement équilibrer la perfection géométrique du tracé adopté. Le territoire qui s’appelait autrefois France se retrouvait maintenant scindé en quatre carrés différents, où figuraient également des bouts de Belgique et de Pays-Bas, de Luxembourg et d’Allemagne, de Suisse et d’Italie. Ils étaient nommés B5, B6, C5 et C6, la commission ayant judicieusement préféré un code alphanumérique plutôt que des dénominations toponymiques qui, inévitablement, auraient rappelé les anciennes langues et divisions territoriales. Ce quadrillage fut érigé en unique échelon administratif européen, en lieu et place de l’anarchique bigarrure des découpages et des échelons administratifs, des statuts et des prérogatives, qui prévalait jusque là.

C’est alors qu’un incident rompit l’unanimité ambiante. Une agitation parcourait de nouveau les rangs des délégués français. Des dissensions se faisaient jour entre eux, que les autres délégués à proximité ne parvenaient à désamorcer.  On donna la parole à l’un des Français. La refondation des limites territoriales constituait la pierre d’achoppement. Ces délégués rétifs exigeaient le respect des frontières de la France dans le futur tracé administratif, en hommage à l’histoire prestigieuse de l’Hexagone. Un large murmure de désapprobation parcourut la grande salle. Un orateur allemand les tança sans ménagement, stigmatisant leur refus du progrès et de la modernité, tout en les invitant à faire preuve d’audace en ce moment historique. Las, une partie des Français déserta la salle, laissant l’assemblée mal à l’aise quelques minutes.

On oublia bien vite la bouderie de ces quelques Français, campés sur leurs positions rétrogrades, et  qui de toute façon ne pesaient pas bien lourd. On aborda alors la question de l’organisation politique de cet espace nouveau. Le centralisme s’imposa à tous comme une évidence. On érigea fort logiquement Bruxelles en capitale, en décidant de lui attribuer à elle toute seule l’ensemble des administrations, des ministères, des institutions de gouvernement, ainsi que la banque centrale et les sièges de tous les nouveaux médias et services publics. Tout devait être décidé, piloté et contrôlé depuis Bruxelles. On s’accorda à y créer toutes les écoles prestigieuses nécessaires pour faire fonctionner l’ensemble. On décida par ailleurs d’accélérer la croissance de la métropole Bruxelloise, en y orientant la plupart des flux migratoires, afin qu’elle surpasse rapidement tous les autres pôles urbains du continent. Sur le plan culturel, fut votée une politique d’investissements massifs afin d’en faire la nouvelle vitrine culturelle et touristique d’une Europe à prétention universelle.

On était au petit matin et l’assemblée se préparait à clore cette nuit historique pour le Progrès humain. Chez beaucoup, la fatigue commençait à prendre le pas sur l’euphorie. C’est à ce moment-là qu’une nouvelle vint rapidement assombrir les visages. Une agence de presse annonçait l’entrée en résistance d’un mouvement nationaliste français…