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Le gallo… contre le breton ?

Langues_d'oïl

 

Les désillusions s’enchaînent pour les défenseurs des langues dites « régionales ». Le président Hollande renonce à son engagement de campagne No 56 sur la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires, la loi de refondation de l’école de Vincent Peillon les « oublie »… Enfin, ces déconvenues ne sont désillusions que pour les candides qui comptaient sur un printemps des langues « de France ». On n’en prend pas le chemin. Les pessimistes de mon acabit ont une nouvelle fois raison. Et nous sommes un certain nombre à ne jamais y avoir crû, à ces promesses de la gauche française. Mitterrand en a vacciné plus d’un. Le constat que la République « Une et indivisible » et la diversité linguistique sont antithétiques est, je pense, d’une implacable lucidité.

 

Dans ce contexte de blocage, il ne me semble pas inintéressant de se pencher sur le gallo, dont le militantisme gagne légèrement en visibilité. La reconnaissance officielle par la Région du breton et du gallo comme « langues de Bretagne » en 2004, a, de ce point de vue, été un formidable encouragement pour les militants du gallo. Ces « langues de Bretagne » étant placées strictement sur le même plan, le terrain est prêt pour des revendications tendant  à copier ce qui se fait pour la langue bretonne (création d’un Office de la langue gallèse, mise à égalité du gallo et du breton au conseil régional et dans les conseils généraux de la zone gallèse, mise en place d’une signalisation en gallo sur toute la Haute-Bretagne, etc.).

 

Cette reconnaissance du gallo comme « langue » et la montée de revendications ad hoc, portées par un réseau militant très restreint, est je pense problématique. Une des personnalités de l’Office de la langue bretonne, Olier ar Mogn, avait tenté dans un texte écrit en 2000 d’interroger cette mise à égalité du breton et du gallo, qui déjà semblait poindre. Tout en refusant de qualifier le gallo de langue, il met en garde, à juste titre je pense, sur les implications en termes de politique linguistique qu’engendrerait une promotion du gallo au niveau du breton.

 

Cette affirmation [d’une Bretagne trilingue français-breton-gallo] qui, au premier abord, peut paraître anodine et inspirée par des principes de tolérance, est en réalité lourde de sens et porte en soi des implications politiques fondamentales en terme de gestion des langues dont beaucoup ne souhaitent pas prendre toute la mesure. En effet, qui dit langue dit politique linguistique ou, en d’autres termes, traitement par le politique des aspects linguistiques dans le domaine public. C’est bien en raison de ces aspects d’aménagements linguistiques que la charte du Conseil de l’Europe sur les langues régionales ou minoritaires fait explicitement le distinguo entre langue et dialectes. 

 

La cinglante réponse de l’association Bertaèyn Galeizz base son argumentation sur des linguistes pour clore tout débat. Le gallo est une langue, les travaux des linguistes le prouvent, donc la promotion du gallo au même rang que le breton est justifiée. L’enjeu est important, comme le reconnait elle-même l’association Bertaèyn Galeizz :

 

Olier ar Mogn affirme que le gallo est un dialecte du français et non une langue à part entière. Cette “querelle de mots” peut sembler anodine et accessoire. Elle a pourtant toute son importance quand il s’agit de mener une politique linguistique. 

 

Eriger le gallo au statut de langue « à part entière », différente du français, est donc essentiel pour les militants gallos. Par un certain mimétisme avec le nationalisme bretonnant, et bénéficiant d’ailleurs de la dynamique de celui-ci (le gallo est par exemple le seul idiome d’oïl reconnu par l’Education nationale), la tâche est de convaincre que le gallo est la deuxième langue nationale de Bretagne, épousant d’ailleurs sa frontière orientale. Pour cela, on a développé une graphie ad hoc, dite ELG, véritable orthographe frankenstein, tellement peu déchiffrable à partir du français qu’on a effectivement l’impression d’une langue très éloignée, voire étrangère.

 

La pormóvauncz deü galo dan la viy foraenn est yunn dez permyaerr reconaesauncz dez cauzór de galo, unn laungg q’a taéy ben de tro anhoedaéy.
Admaézoe il póron vantyaer y-éstr faraud de lór laungg an Bertaèyn e cauzae cóm ça lór cheit.

 

A comparer avec  un gallo écrit avec une orthographe francisante (passage pris au hasard dans un des livres de Daniel Giraudon), dont la compréhension ne présente guère de difficultés :

 

J’ai veue la comet, j’oulais pas la verre, j’avais pou qu’ell aurait chèye su’ maï, c’était en 14 avant la guerre. Y disaient qu’étaient une bête que la queue lui traînin à bas.

 

Gallo, langue d’oïl ou dialecte de la langue d’oïl ? La nuance est effectivement fondamentale, et pour Bertaèyn Galeizz et les autres militants du gallo, il n’y a plus de discussion possible. C’est désormais une vérité incontestable que de qualifier le gallo de langue. A l’appui de leur assertion, un Manifeste des Universitaires et des Chercheurs en faveur des langues d’oïl (2000), dont fait partie la linguiste renommée Henriette Walter.

 

Les langues minoritaires d’oïl, très distinctes du français standard, mais plus proche de lui que l’occitan et le franco-provencal, sont parlées au nord d’une ligne qui part de la Gironde, contourne le Massif Central et va en s’incurvant jusqu’au nord de la Franche-Comté.

 

Le rapport du linguiste Bernard Cerquiglini est également invoqué. Pour mémoire, ce rapport avait été commandité en 1999 par le gouvernement Jospin en vue de lister les langues devant bénéficier de la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires. Il avait ensuite été avalisé par la Direction Générale à la Langue Française et aux Langues de France en 2001.

 

Il en découle également que l’écart n’a cessé de se creuser entre le français et les variétés de la langue d’oïl, que l’on ne saurait considérer aujourd’hui comme des “dialectes du français” ; franc-comtois, normand, gallo, poitevin-saintongeais, bourguignon-morvandiau, lorrain doivent être retenus parmi les langues régionales de France ; on les qualifiera dès lors de “langues d’oïl”, en les rangeant dans la liste.

 

Il serait donc désormais scientifiquement admis que le gallo est une langue, et Bertaèyn Galeizz ne se prive de railler ceux qui en douteraient (« Le gallo est une langue d’oïl et personne de sérieux ne le conteste »). Il semblerait pourtant que cela ne soit pas aussi simple. L’article Wikipedia portant sur la langue d’oïl se garde d’ailleurs de trancher complètement (« On rencontre le terme langue d’oïl aussi bien au singulier qu’au pluriel, le terme ayant deux sens différents »).

Revenons tout d’abord sur le cas Henriette Walter, citée à l’appui de la démonstration de Bertaèyn Galeizz. Il faut d’abord rappeler que cette linguiste de grande notoriété, qui a exercé à Rennes 2,  s’obstine à utiliser le vocable de « patois » pour décrire la variété dialectale. Elle est évidemment un des derniers linguistes à le faire, et cela reste complètement  incompréhensible du point de vue scientifique. De plus, Henriette Walter transpose le raisonnement qu’elle applique à l’espace d’oïl (avec des langues d’oïl bien différenciées du français) à l’espace occitan. Elle invite ainsi à douter de l’existence d’une langue occitane, pour préférer parler d’une collection de langues d’oc distinctes les unes des autres. Fañch Broudig lui-même s’en étonne dans un compte-rendu d’ouvrage :

 

Quant aux occitanistes, ils n’y trouveront sûrement pas leur compte : H. Walter préfère parler des langues d’oc et ne fait état qu’une seule fois de l’occitan.

 

Elle n’est pas seule, puisque d’autres linguistes, dont le recommé Philippe Blanchet, se montrent partisans d’un éclatement linguistique dans l’espace occitan et répugnent à reconnaître l’existence d’une langue occitane. Jean-Pierre Cavaillé tord le cou à cette linguistique, au final très orientée :

 

Ceux-là préfèrent en général parler de langues ou de parlers d’oc au pluriel, soit qu’ils militent effectivement pour l’affirmation d’une pluralité essentielle (ce que l’on appelle faussement l’occitan, serait en fait constitué de langues séparées, distinctes, ainsi que le défend Philippe Blanchet […]), soit qu’ils se refusent à utiliser un terme, dont ils décrète qu’il est « politique » (cela semble le cas d’Henriette Walter). Le seul fait d’utiliser le singulier est dans ce dernier cas apparemment conçu comme un engagement idéologique dont la « science » doit se garder. Mais il faudrait alors nous expliquer, par des arguments scientifiques, les motifs qui interdisent d’affirmer l’existence d’une communauté linguistique suffisamment étroite pour permettre l’utilisation du singulier. Or, étonnamment, ces arguments ne sont jamais fournis, ou plus exactement, comme on le verra, invariablement, arrivé à ce point, la linguistique renonce à elle-même au profit d’une utilisation partisane des représentations sociales. 

 

Il enfonce le clou plus loin :

 

La sociolinguistique ne se contente pas d’enregistrer ces représentations (de même qu’en aucun cas on ne peut appeler sociologie l’enregistrement de ce que les acteurs sociaux disent de leur situation sociale) mais en produit, ou devrait en produire, l’analyse à la fois sociale et linguistique. C’est bien du reste ce que Blanchet prétend faire, mais ne fait pas, se limitant à prélever dans les enquêtes sociolinguistiques les données qui servent son propre engagement, qui est la défense du provençal d’abord et secondairement des autres parlers occitans comme idiomes séparés. 

 

Le rapport Cerquiglini, invoqué lui aussi par Bertaèyn Galeizz, aboutit à un total de 75 langues sur le territoire national français (métropole et colonies), dont 8 langues d’oïl. Le linguiste Jean Sibille se penche sur ce cas de figure singulier au niveau européen, en rappelant que le consensus n’existe pas sur la question langue d’oïl ou langues d’oïl, mais que dans tous les cas la Charte les considère comme dialectes de la langue officielle.

 

Le rapport Cerquiglini suggère, grâce à une interprétation extensive des notions de «langue minoritaire» et de «langue sans territoire» de retenir à côté des langues dites  «régionales» (de France métropolitaine et d’Outre-mer) ainsi que du rromani et du yiddish (langues non territorialisées, mais dont le caractère «européen» n’est pas contestable) le berbère, l’arabe «dialectal», l’arménien occidental, ainsi que le hmong, langue originaire d’Extrême-Orient mais parlée en Guyane. Ce rapport suggère aussi de prendre en compte ce qu’il appelle les «langues d’oïl», c’est-à-dire des variétés linguistiques proches de la langue standard que d’autres dénomment «dialectes d’oïl» ; or, même si l’on préfère l’expression «langues d’oïl», n’en demeure pas moins qu’il s’agit de ce que les rédacteurs de la Charte ont appelé «dialectes de la langue officielle».

 

 

La reconnaissance de ces « langues traditionnellement considérées comme des dialectes du français » rend circonspects des linguistes étrangers comme l’anglais Tim Pooley :

 

il est curieux que les conseillers du gouvernement aient même pu penser à se servir de cet accord international [la Charte] pour sauvegarder et promouvoir cette partie du patrimoine linguistique français [les dialectes d’oïl]. 

 

C’est d’autant plus surprenant que la Charte ne prend explicitement pas en compte les « dialectes de la langue officielle ». Jean Sibille avance quelques explications sur cette promotion des parlers d’oïl au rang de langue. Les raisons seraient d’ordre politique et idéologique, et guère linguistique.

 

La prise en compte de certaines langues d’origine étrangère et des «langues d’oïl» semble donc être en décalage avec l’esprit de la Charte, mais elle s’explique par un certain nombre de contraintes et de préoccupations politiques, et peut être aussi par certains a priori idéologiques. Dans un contexte qui serait marqué par une volonté affirmée de l’État de légiférer en matière linguistique et de prendre sérieusement en compte les aspirations linguistiques des citoyens, on pourrait imaginer un dispositif juridique avec différents textes adaptés à chaque cas: «langues d’oïl», langues régionales «allogènes», langues d’origine étrangère menacées, langues étrangères, etc. Dans un tel contexte, il n’aurait pas été nécessaire de prendre en compte les idiomes d’oïl et certaines langues d’origine étrangère dans le cadre de la Charte. La signature de la Charte intervenait, au contraire, dans un contexte où le gouvernement s’était engagé à signer la charte, mais où il n’y avait aucune perspective de multiplier les projets de loi sur des questions linguistiques, compte tenu des résistances et des oppositions que de telles questions n’auraient pas manqué de susciter au sein même de l’appareil d’État et du parti au pouvoir.

 

Intégrer un maximum d’idiomes dans la liste des langues concernées par la Charte présentait ainsi l’avantage d’éviter de légiférer différemment selon les catégories de langue, ce que la raison commanderait pourtant. On y reviendra. Le résultat est en tout cas que les « langues d’oïl » figurent désormais au rang de « langues régionales », au même niveau que le breton, le corse ou encore l’occitan, pour des raisons qui ne sont pas entièrement linguistiques. Elles seraient ainsi susceptibles, en cas de ratification de la charte, de bénéficier des mêmes mesures que le breton. Tim Pooley doute de son côté de la capacité à mettre en œuvre des politiques linguistiques dans des régions où l’on est déjà surpris de voir figurer l’idiome régional au rang de langue :

 

Quant aux activistes des langues collatérales en question, surpris par ce changement de cap inattendu [la reconnaissance de 8 langues d’oïl par Cerquiglini], on est en droit de douter qu’ils soient en mesure de faire face au défi de planification linguistique que constitue la reconnaissance aux termes de la Partie II de la Charte.

 

On le voit, l’assurance de Bertaèyn Galeizz dans sa réponse à Olier Ar Mogn parait déplacée. L’assertion “gallo langue d’oïl” est loin d’être une évidence, et c’est une question qui ne fait pas consensus chez les linguistes, ainsi que le rappelle Jean Sibille :

 

Il y a enfin la question des «langues d’oïl» considérées comme des variétés d’une seule langue par la tradition philologique et dialectologique, mais que certains revendiquent comme des langues autonomes (et qui correspondent à ce que la Charte appelle «dialectes de la langue officielle» et les Belges «langues régionales endogènes»).

 

Dans le prolongement de ces incertitudes, mon expérience personnelle du gallo tend à me faire considérer le gallo comme un dialecte d’oïl plutôt que comme une langue à proprement parler. Cette expérience est pour l’essentiel familiale, complétée par quelques cours de gallo à la fac. Le « patwé » que j’ai toujours entendu dans ma famille du Centre-Bretagne, aussi spécifique soit-il, ne m’a jamais paru devoir être réellement distingué du français. Bien au contraire. Sans doute, la langue que j’ai entendue pratiquer a-t-elle subie l’influence du français. Jusqu’à quel point, je n’en sais rien. La proximité entre français et gallo me semble en tout cas prendre largement le pas sur les aspects distinctifs. D’ailleurs, mon père avec son gallo n’a aucunement été traumatisé par son entrée à l’école, comme l’ont été les petits bretonnants. Preuve que le passage du gallo au français ne présente pas de grande difficulté. Si un francophone peut-être désarçonné lors de ses premiers contacts avec le gallo, la compréhension vient très rapidement. L’écart entre gallo et français ne me semble pas excéder celui existant entre breton trégorrois et breton de Basse-Cornouaille, ou breton standard par exemple (sans même parler du vannetais). Mais ce constat reste très subjectif, j’en conviens.

 

Plus objectif certainement, le fait qu’il n’y ait pas de frontière linguistique à l’est de la zone gallo. On l’arrête par convention aux frontières de la Bretagne historique, mais la langue traditionnellement parlée en  Mayenne est évidemment dans la continuité du gallo. D’ailleurs, du pays gallo jusqu’à la Wallonie, les spécialistes reconnaissent l’existence d’un continuum linguistique sans rupture, ce qui tend à montrer l’existence d’une variété dialectale plutôt que de langues plus ou moins clairement différenciées.

 

Je ne peux que donner raison à Olier Ar Mogn dans les lignes suivantes, lorsqu’il considère que le gallo relève plus d’une modalité du français que d’un véritable « code linguistique complet distinct », avec toutes les différences que cela implique en termes de pratique et de représentation :

 

La réalité du gallo, elle, est bien différente. La pratique ne rejoint pas le discours car l’emploi du gallo fait partie de la pratique francophone rurale normale, même si elle est refoulée ou niée par une partie des locuteurs ; elle ne représente pas la pratique volontaire d’un code linguistique complet distinct, reconnu comme tel et que l’on souhaite transmettre intact aux générations futures sans interférence du standard. Les études sociolinguistiques ne font pas apparaître de jeunes couples élevant consciemment leurs enfants en gallo. Une telle différence a un sens. 

 

L’objectif des militants bretonnants est l’avènement d’une société partiellement bilingue breton-français, seule à même de sauver le breton. Un tel objectif ne peut évidemment pas être celui des militants gallos, le bilinguisme français-gallo étant quelque chose qu’on est bien en peine de concevoir. Cela fait aussi une différence d’importance.

 

Il me semble donc que c’est une erreur stratégique que de mettre le breton et le gallo sur le même plan. Le principal problème est que cela conduit immanquablement à revendiquer strictement les mêmes droits pour l’une et l’autre « langue ». Dans l’absolu, l’initiative semble tout à fait louable. Dans le contexte glottopolitique actuel, cela représente surtout un obstacle mis en travers du breton. En effet, si toutes les revendications actuelles en faveurs du breton, doivent être transposées également pour le gallo (ce que commencent déjà à faire certains militants du gallo), il me parait évident que les murs que nous avons en face de nous serons de plus en plus infranchissables. La difficulté est déjà telle pour faire reconnaître nos droits basiques en tant que bretonnants, que nos interlocuteurs (administrations et élus) ne manqueront pas de nous éconduire, au motif que telle ou telle mesure est inapplicable à la fois en Basse-Bretagne pour le breton, et en Haute-Bretagne pour le gallo (pour l’anecdote, on se souvient qu’à Rennes le projet était de rendre bilingue français-breton l’ensemble des stations de métro, une seule a été réalisée suite aux protestations de militants gallo qui ont obtenu leur station gallo).

 

La demande sociale en faveur du développement du gallo est quasi-nulle. C’est regrettable, mais on doit en tenir compte dans la formulation d’une politique linguistique. Celle-ci ne peut être, de facto, de même envergure que pour le breton. Certaines revendications avancées par le mouvement gallo sont raisonnables et justifiées (aide à la création culturelle, un intervenant dans une école de chaque communauté de communes, présence dans l’audiovisuel). D’autres en revanche laissent perplexe (Office de la langue gallèse, signalisation en gallo sur toute la Haute-Bretagne,  mise à égalité du breton et du français au Conseil régional et dans les Conseils régionaux). Cela équivaudrait à mettre en place un « bilinguisme » gallo-français, aussi pertinent je pense qu’un « bilinguisme » breton trégorrois-breton standard. En vérité, on a affaire là à des mesures qui relèvent de la symbolique et du prestige, comme le critique durement Olier Ar Mogn :

 

En choisissant délibérément de copier les revendications formulées par le mouvement brittophone et en se concentrant exclusivement sur la conquête des symboles (signalétique) visant à recevoir enfin l’onction sacrale (être reconnu comme langue autonome par rapport au français), l’on peut se demander si le mouvement gallo n’est pas en train de laisser s’échapper la proie pour mieux s’emparer de son ombre.

 

Je le rejoins aussi sur la priorité que devrait représenter le développement d’une vie culturelle en gallo, à laquelle, je pense, devrait être couplée une (re)découverte généralisée du gallo dans les écoles.

 

Une vraie vie culturelle en gallo contribuerait certainement bien plus à décomplexer la population de Bretagne orientale que l’énorme effort déployé par certains pour faire sortir le gallo de la famille des langues d’Oïl.

 

Le gallo doit être défendu, mais pour ce qu’il est, une modalité régionale de la langue française, et non pour ce qu’il n’est pas, une langue de facto distincte du français. La solution est un traitement différencié, parce que breton et gallo n’ont à mon avis pas à avoir le même statut, et leurs locuteurs les mêmes droits (les droits des gallésants devant être globalement confondus avec ceux des francophones). La Charte a été conçue dans ce sens, pour défendre et promouvoir des langues autochtones et non des variations de la langue officielle. Perdre un dialecte d’une langue, aussi dommageable soit-il, reste malgré tout moins préjudiciable que perdre une langue proprement dite.

 

Je termine en laissant la parole à Jean Sibille, qui plaide pour une approche différenciée du traitement des langues :

 

Ce dispositif est destiné à permettre l’application à chaque langue des dispositions les mieux adaptées à son cas particulier et à tenir compte des spécificités linguistiques de différents territoires. Ces possibilités d’application différenciée étaient évoquées dans le rapport Cerquiglini. Mais, finalement, le projet de ratification de la Charte, tel qu’il avait été préparé par le Gouvernement avant que le processus ne soit interrompu par la décision du Conseil constitutionnel, prévoyait l’application de trente-neuf mesures uniformément à toutes les langues, sur la totalité du territoire français. Dans l’éventualité d’une future ratification de la Charte par la France, il ne serait sans doute pas inutile de tout remettre à plat et de déterminer quelles mesures pourraient être appliquées à quelles langues, sur quelles parties du territoire national.

 

On en est bien loin, j’en conviens.

 

La parole est ouverte, notamment aux militants du gallo.

 

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Komz brezhoneg d’e vugel

Kubchoù

Herie ‘meus c’hoant da lakat ar gaoz war ar pezh a vevan bemdez er gêr, komz brezhoneg deus ma bugel. Hemañ ‘neus arru daou vloaz ha pevar miz, hag er c’houlz-mañ e klakenn kalz. Chaokat a ra e c’henou ‘vat ! Ha brezhoneg a deu er-maez, koulz ha galleg.

Ne gaozean ket nemet brezhoneg dioutañ, forzh pelec’h e vefemp. E vamm-ioù-gozh ‘h eomp da welet bep sizhun, ha brezhoneg a vez eno ivez. Ti e vagerez e klev brezhoneg alies a-walc’h ivez, pa ‘vez deut endro deus e labour den an ti. Ha gwezh-ha-gwezh-all e tigasan anezhañ ganin da di brezhonegerien gozh, da dremen un tamm goude-merenn… Evel-se ac’hanta, e vez brezhoneg endro dezhañ, gant meur a den ouzhpenn. Ha brezhoneg mat.

Kalz muioc’h a c’halleg a vez evel-just : ar vamm, ar familh, ar vagerez, ar vugale all… Dam da se ‘neus ar brezhoneg un tamm dilerc’h abaoe ar penn-kentañ. E frazennoù kentañ oa en galleg, en brezhoneg zo deut reoù un nebeud sizhunvezhioù war-lerc’h. N’eus ket pell oa krog da lâret “oui” (“non” ha “nann” zo arru un tamm ‘zo dija, n’on ket kaer petra zo kaoz 😉 ). E-pad ur sizhunvezh pe div ‘neva respontet “oui” din pa c’hoûlen traoù gantañ. Bep tro e lâren “ya” war-e-lerc’h, a-wezhioù div pe deir gwezh diouzhtu. Ha prim a-walc’h eo en em laket da respont “ya” din, d’an taol kentañ.

Me a soñj din zo ur reolenn da dennañ deus se. Bep tro e lâr traoù en galleg din, ec’h adlâran war-e-lerc’h ar pezh emañ o paouez lâret. Ha lakat a ran anezhañ da lâret bern gerioù, pe tammoù frazennoù, war-ma-lerc’h. Leskel a ran anezhañ da gomz en galleg, met digas a ran dezhañ kenkent ar brezhoneg… ha lakat a ran anezhañ da gomz brezhoneg. Ma dap ar pleg-se en bihan ‘mo gounezet ur stourm (goût a oaran vo un toullad reoù all, diaesoc’h sur a-walc’h, evit ma derc’hfe d’e vrezhoneg). Gwelet ‘vo !

Ar pezh a souezh ac’hanon bremañ eo gwelet anezhañ oc’h implij an eil yezh pe eben… deus an hini zo e-fas dezhañ. Ur wezh ‘neva lâret lodennoù ar penn (“bouche”, “nez”, “yeux”, hag all), en galleg, en ur diskwel anezhe war penn e vamm, ha graet memes tra da heul en brezhoneg en ur diskwel ma bisaj. Pa lâr d’he mamm “gros dodo”, e lâr din “pezh kousk”. Ha muioc’h a draoù evel-se bemdez. Krog eo da dremen deus an eil yezh d’eben, ha ne soñje ket din e teufe ken abred-se.

Sell aze, plijadurioù bihan ar pemdez gant ur bugel divyezhek !

Le développement du bilinguisme chez mon jeune enfant… une aventure quotidienne et une expérience fantastique  !


Une “démocratie de basse intensité”

Non-collectivite-alsacePGavril2013

La France est un pays de merde, et on en a une nouvelle confirmation ce soir.

Je pense que nous avons été un certain nombre en Bretagne, et dans les autres “régions à fortes identités” (euphémisme à la con désignant ce que partout ailleurs dans le monde on appelle “minorités nationales”), à espérer que le référendum alsacien d’aujourd’hui ouvre une brèche dans la République Une et Indivisible. L’heure semblait être à une revanche du pays réel, du peuple dans sa diversité, de la démocratie véritable, sur le carcan jacobin et sa démocratie de préfecture.

A l’instigation de la droite alsacienne, et avec l’appui de la mouvance régionaliste et des verts, le référendum devait aboutir à la fusion des deux départements et du conseil régional d’Alsace. Aurait émergé un Conseil d’Alsace aux prérogatives renforcées, à même de mener des politiques ambitieuses dans divers domaines. Les économies auraient été substantielles, avec la fin des financements croisés et des doublons entre schémas départementaux et régionaux, la réduction du nombre d’élus, etc. Indubitablement, on commençait à voir apparaître le début d’une démocratie différenciée, faisant confiance à ses acteurs locaux pour s’organiser, antithèse de la République uniforme et hypercentralisée. Et puis, pour une fois qu’on demande son avis au peuple sur les questions d’organisations territoriales !

Et bien non, le monolithe républicain est bien loin de se fissurer. Les Alsaciens ont préféré le statu-quo. Dans le détail, il semblerait que le Haut-Rhin ait redouté de se retrouver sous l’influence de Strassburg. Et voilà comment on se retrouve à la case départ, en attendant un acte 3 de la décentralisation dont le but sera surtout de ne rien changer au mic-mac de l’organisation territoriale française. On la connait, la force d’inertie du jacobinisme français. Elle a encore montré aujourd’hui sa redoutable capacité de nuisance. De Mélenchon à Le Pen, en passant par tous les groupuscules et officines nationales-républicaines, le branle-bas de combat pour “maintenir l’Alsace française” était assez sidérant. En parcourant la toile ces jours-ci, on se serait crû à la veille de Valmy : “la République, Une et Indivisible, est en danger, les Allemands et autres eurocrates sont à ses portes”. Effarant.

Ce pays est mentalement ravagé par le jacobinisme. Son modèle d’organisation et de fonctionnement se révèle tous les jours plus inefficace et antidémocratique. Edwy Plenel, tirant les enseignements de l’affaire Cahuzac, parle de la France comme “d’une démocratie de basse intensité”. La très faible participation et le non au référendum alsacien en offre une preuve supplémentaire.